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L'Arach

 

Minuscule ou immense, elle darde sur nous ses yeux multiples. Globuleux, larmoyants, uniformes, ces petites billes sans pupilles qui nous observent, nous traquent, nous transpercent. Ils ont l'aspect de petites gouttes d'eau brunie, terne et sans éclat. Leur petitesse les rend immondes, les faisant ressembler à une grappe d'œufs de batraciens. Et pourtant. Ils restent aveugles. Insensibles à l'injustice du monde, ils en ignorent tout de sa laideur. Et c'est tant mieux pour nous comme pour elle, leur propriétaire, qui si elle en avait eu conscience, nous aurait à tous fait passer un sale quart d'heure. Histoire de nous apprendre la réelle difficulté de la vie, ce que c'est d'essayer de survivre lorsque tout le monde vous écrase, vous interdisant de vivre sous prétexte que votre seule apparence et votre régime alimentaire les dégoûte, ce que c'est d'être aussi petit en étant si intelligent et si craint, ce que c'est que d'avoir une famille nombreuse, et de la porter cette centaine, chaque jour sur son dos.
Non. Voici donc que les yeux vibrent. Caressés par les poils qui ornent la tête, les pattes et le dos de la veuve, de l’épeire, ces petits globes tremblotent comme de la gelée sur une assiette creuse. Mais que voient-ils donc? Le néant de l'obscurité ou le doux paysage à travers un écran flouté? Mais après tout qu'importe. Le fil né sous les mandibules fortes astucieusement articulées vient d'être tissé, maintenant il ne reste plus qu'à s'en servir. Léger cordage tressé de transparence et de salive animale. Tu te soulève et vole au grès du vent lorsque par malheur ton amarre se défait de sa branche. Tu te colles ensuite aux visages offerts des passants, prenant donc un malin plaisir à leur chatouiller la peau de ta présence, leur rappelant ainsi ton existence. N'es-tu pas un peu gêné? Pareille intimité ne se partage pas ainsi. Être aérien n'autorise pas le jeu de mains.
Quoi qu'il en soit, par ta seule présence en ces lieux de nature fauve, ta soie faite de rien, de besoin et d'air frais, se faufile entre les branches et les feuilles, les épines venimeuses ou inoffensives, les champignons - compagnons des racines de nos arbres fétiches -, les poteaux et les pierres - si toutefois aucune goutte de leur rivière ne t'a arraché -, sous l'art et la manière délicate de faire de pattes velues longues ou courtes de ta mère et maîtresse. Devenant malgré toi une pièce d'art, tu ornes le vide de ta légèreté tarabiscotée. Mettant en valeur la pluie et ses filles, qui lorsqu'elles se posent sur ta toile ressemblent à des diamants minuscules. De là naît alors un arc-en-ciel. Minuscule microcosme dans l'univers, mais qui représente à lui seul toute l'intensité de l'instant.
Ton apparence séduit, horrifie, horripile, fascine, indiffère, fait fantasmer, voire fait tomber amoureux les observateurs qui prennent le temps de te regarder avant de se détourner, ayant souvent autre chose à faire ensuite. Etiré vers les huit coins de la Terre, te voilà donc tiré à quatre épingles pour plaire. Satisfaire ta mère-maitresse, lui servant ainsi de panier de courses, est une sorte de but qui n'est pas défini. Mais après tout, en as-tu besoin?
Tes ficelles sont humides, collantes, encore tièdes de sa bouche. Tes croisées sont subtiles, et ton piège est parfait. Si le temps est bon tu prendras peut-être quelque moucheron, qui trop occupé à folâtrer, n'aura pas pris garde et te tombera dans les bras. S'unissant à toi pour plus longtemps qu'il ne l'imagine. Scellant également son mariage filial avec celle à qui tu dois d'être là. Chenilles et papillons viendront surement te visiter à l'occasion. Plus prudents que le moucheron mais aucunement hors de danger, tes chers voisins qui ont été si aimables, ou leurs cousins qui n'en auront pas fait moins, relâcheront fatalement un jour leur si méticuleuse attention. Finissant de ce fait, par se coller à toi intimement, et te rappelant ironiquement cette époque où tu baisais allègrement les visages innocemment disponibles de ces gens.
Ah! Que d'aventures pour une si petite chose que ta toile. Mais déjà voilà ta mère, chère maman de ton cœur, qui débarque, s'avance et salive d'avance en venant récupérer son repas, si frais que tu as pris si grand soin de capturer pour elle. Et alors c'est ça! Voilà que l'opération est simple. Toutes mandibules sorties, elle enroule de son humidité tout ce qui a eu malheur de se poser sur toi. Les chenilles finiront alors en entrée lors de son prochain dîner, les papillons en plat de résistance pour les jours de grand vide, et les petites larves en dessert frétillant, petites douceurs si délicieuses dans ce monde si dur.
Comme alors tu dois te sentir fier! Ta mère repartant avec son butin, parfois grignoté, parfois intact, tu lui fais des mamours au travers de ses pattes repliées et craquelées, lui faisant comprendre sans détours que tu as un grand besoin d'amour. Sa reconnaissance implicite ne te suffit pas, car toi tu veux la gloire, le prestige du paraître. Mais tu lui en demandes trop. Tu exiges bien davantage que ce pourquoi elle t'a créé. Car elle te fait comprendre aussitôt que tu n'es avant tout qu'un piège à nourriture, et sur un dernier caquètement de mandibules moussues, elle se désintéresse de toi et te tourne le dos, te présentant la rondeur dandinante de ses fesses rayées de noir, d'ocre, de rouge et de gris, ou encore parfois d'une couleur unie, mais morne, triste, plus repoussante qu'autre chose.
Tandis qu'elle s'éloigne vers le fil conducteur sur lequel, langoureusement elle glissera jusqu'à atteindre sa cachette - dont elle aura naturellement pris soin de dissimuler l'entrée dans les fourrés -, toi tu la sens qui gambade sur toi tout le long de tes bras. Tu la vois, tu la hume. Reconnaissant son odeur de chasseresse à la fois si carnivore et si maternelle. Son poids sur ton être te fait alors frémir jusqu'aux extrémités solidement harnachées au vieux bois rongé de termites qu'elle a choisit. Le contact pointu de ses pattes velues te chatouille et te fait plier. La sensation n'est pas nouvelle. Mais à présent, elle ne t'enchante plus.

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