Suite à l’injonction, le jeune homme s’était attendu à recevoir une onde de choc ou alors un quelconque pouvoir attractif qui l’aurait propulsé vers le lit aux côté de son geôlier. Mais contre toute attente, il n’en fût rien. Visiblement, le Maître le laissait prendre tout son temps.
Ce qui n’était pas si mal en définitive.
S’assurant alors que le regard de glace était braqué sur son corps à peine couvert d’une serviette de bain, il se redressa lentement sur son séant, et délaissa le sofa pour se diriger d’une démarche sensuelle vers l’incube encore assis sur le lit.
- Mmmh, un peu plus vite.
- Je suis heureux de constater que ce que vous voyez vous plait.
- Oui c’est le cas.
Accentuant les ondulations de ses hanches moulées dans le minuscule morceau d’éponge, le jeune homme humecta lentement ses lèvres d’un coup de langue lascif, certain de l’effet qu’un tel geste aurait sur le Maître.
Tout en faisant son numéro de charme au fur et à mesure qu’il s’approchait du grand lit à baldaquin, Elizia prit grand soin de faire passer pour un désir ardent la lueur de détermination qui habitait son regard. Priant avec ferveur pour que le Maître ne devine rien de ses pensées et de ses intentions dissimulées sous une expression affamée de sensualité et de sexe brutal, il s’efforça de se vider la tête. Il essayait de penser à tout sauf à elles, car s’il y avait bien une chose qu’il avait apprise durant sa captivité, c’était bien qu’aucune espérance, intuition ou certitude, quelles qu‘elles soient, ne duraient en ces lieux. D’ailleurs, même si pour le moment le Maître n’avait rien perçu de ce qui se tramait dans son esprit depuis son arrivée dans la Chambre, Elizia ne se faisait aucune illusion : soit il ne s’intéressait pas à ses pensées et son plan fonctionnait, soit il comprenait tout et son corps, ainsi que ceux de chacun de ses amis, finiraient écartelés dans les prochaines minutes. Un résultat qu’il ne désirait surtout pas et qu‘il tenterait d‘éviter à tous prix.
- Très joli spectacle mon petit Elie. Ainsi tu désires t’offrir à moi pour la seconde fois? Comme c’est touchant. Je ne te savais pas si…Gourmand.
Pas du tout flatté par ce qui semblait être un compliment, Elizia retint de justesse un froncement de sourcil, esquissant à la place un adorable sourire - qui masqua parfaitement sa surprise et l’effervescence de ses réflexions - tandis qu‘il marmonnait :
- Que vous ne sachiez pas cela est bien étonnant Idalgo. C’est pourtant vous qui savez lire dans les pensées des autres. Qu’une telle information vous échappe c’est… inhabituel.
La pique avait été volontaire.
Ainsi lancée dans la conversation comme on aurait jeté un pavé dans une mare, Elizia s’attendait à ce qu’elle provoque une réaction plutôt acerbe, voire réfrigérante. Mais contre toute attente, le Maître ne la releva pas, ou tout du moins, pas immédiatement.
Le silence, imperturbable et aussi lourd que du plomb, qu’il utilisa à la place des mots, donna au jeune homme de longs frissons dans le dos, lui faisant craindre le pire. Avait-il touché un point sensible sans le savoir? Pourtant, il n’avait fait que pointer du doigt ce qu’il avait déjà remarqué un peu plus tôt. Cette fois encore, le démon jusqu’ici omniscient semblait faire preuve d’une troublante ignorance à son sujet, ce qui était étrange car n’était-ce pas dans sa nature de pouvoir lire dans les âmes des gens?
En y repensant, Elie réalisa que c’était depuis leur dernière entrevue le lendemain de la Conception, que le Maître avait commencé à ne plus percevoir ni sa présence, ni ses intentions, ni ses mensonges, ni ses émotions, et encore moins ses humeurs. D’ailleurs, n’avait-il pas été étonné de le voir surgir de nulle part dans la Chambre alors qu‘il aurait dû s‘y attendre? Et n’avait-il pas été incapable de deviner que c’était Tessa qui avait frappé à la porte un peu plus tôt? Elle avait été obligée de donner son nom pour que le Maître sache qui elle était!
A première vue, cela semblait impossible, mais quoi penser d’autre?
Éventuellement, tous ces éléments pouvaient n’être qu’un ensemble de coïncidences incroyablement bien assemblées, ou bien une espèce de flou mental naturel chez l‘incube, ou alors l’intervention psychique de quelqu’un ou quelque chose en particulier.
Ou tout simplement la perte progressive de ses pouvoirs.
Ce qui était une hypothèse très belle et très tentante, néanmoins il fallait qu’il cesse de rêver.
Bien sûr, rien ne se passait plus comme à l’accoutumée. Il ne se sentait plus épié ni persécuté comme à son arrivée, il ne subissait quasiment plus cette pression sexuelle qu’il ressentait en permanence lorsqu’on l’avait enfermé ici de force et il ne faisait plus autant de rêves érotiques qu’auparavant. Néanmoins, et bien que cela doit positif pour lui et pour tous les autres qui étaient enfermés en ces lieux, Elie ne devait pas oublier que cette créature était un démon, et que de par sa nature démoniaque, qu’elle perde ses pouvoirs et l’influence qu’elle avait sur lui, ainsi que sur tous les prisonniers de ce château, était bien trop beau pour être vrai, et surtout impossible. Comme tout être vivant venait au monde avec la faculté de respirer, les démons naissaient avec des pouvoirs, raison pour laquelle les autres hypothèses paraissaient plus plausibles à Elie que cette dernière et qu‘il allait tout faire pour déterminer celle qui était en cause. Il était catégorique.
Plongé dans ses pensées en attendant que le Maître daigne enfin prononcer un mot, le jeune homme fût rapidement ramené à l’instant présent au moment où l’incube brisa enfin le long silence - qu’il avait laissé planer à dessein - d’un ton cassant :
- Faire de pareilles remarques n’est pas de recommandé en ce qui te concerne Von Waldorf, surtout lorsque je suis contrarié de cette façon et à un tel degré. Sache pour ta gouverne que ton impertinence m’as mis de bien méchante humeur ce soir. Alors j’espère pour toi que tu sais quoi faire pour remédier à cela. Auquel cas, je serais obligé de sévir, et reprendre nos séances de dressage ne me poserait aucun problème comme tu dois t’en douter.
Oh que non. S’il y avait au moins une chose dont il ne doutait pas c’était bien de cela.
Désormais proche du Maître à le toucher, Elizia sentit la poigne herculéenne d’une de ses mains s’enrouler autour de l’un de ses poignets, tandis que son autre main glissait sous sa serviette pour caresser lentement la peau si chaude et si douce l’intérieur de ses cuisses. Au fond de lui, ce contact le répugnait et lui donnait la nausée. Mais son corps et celui du bébé s’en délectaient tant et le trouvaient si bon, qu’il sentit ses jambes trembler sous le plaisir. Choqué par tant d’indécence, Elie retint un gémissement de pure frustration. S’il avait pu le faire, il se serait donné des baffes.
C’était lui qui devait séduire le Maître et le faire succomber au plaisir afin de lui arracher les informations qu’il convoitait, pas l’inverse!
Se dérobant au baiser que l’incube voulut lui donner, le jeune homme résista au pouvoir hypnotisant de ses yeux au regard de glace et parvint à garder l’esprit clair, même si le toucher de ses doigts si habiles le mettait au supplice. Il refusait de se laisser aller à la faiblesse comme à ses débuts.
Jusqu’ici, il était parvenu à jouer son rôle à merveille - même s’il avait de plus en plus de mal à réfréner son désir de s‘éloigner de ce démon retors à toutes jambes -, et il se devait de continuer pour Florent, pour Olivia et Célestina, pour Tessa et Adonis, ainsi que pour tous les élèves et lui-même. Il devait continuer, car il n’était plus aussi faible qu‘avant. Il avait changé.
Esquissant un petit air contrit, Elizia dégagea doucement son poignet de la main qui l’enserrait.
- Pardonnez mon esquive Maître, mais vous êtes bien trop pressé. Me toucher ainsi puis m’embrasser juste après… Je ne vais pas tenir longtemps si vous faites cela, et moi je veux que ce moment dure…
Une lueur de surprise passa dans le profond regard bleu, mais elle ne parut pas sur le reste du visage démoniaque.
- Bien, alors amuse-toi.
- Merci Maître.
- Tout le plaisir est pour moi.
Pourquoi ne devinait-il pas ses intentions nom de Dieu? C’était définitivement trop étrange!
Ravalant sa fierté le nombre de fois nécessaire pour y parvenir définitivement, le jeune homme défit lentement le nœud de sa serviette de bain, avant de la laisser tomber sur sol. Puis il enfourcha le corps glacé, et une fois assis à califourchon sur les hanches de l’incube, il fit doucement glisser une main mutine sur la peau d‘albâtre, tout en effectuant de petits cercles avec son bassin pour l’exciter. Au fur et à mesure que ses doigts massaient doucement les muscles et les membres, titillant çà et là, les zones sensibles qu’ils croisaient, Elie sentit la peau glacée se réchauffer à leur contact. Puis lorsqu’il sentit que ses mains n’étaient pas suffisantes, sa bouche délaissa celle d’Idalgo pour explorer le reste du corps offert, suçant, mordillant, léchant tour à tour chaque extrémité avec application. Les soupirs et les grognements du corps immobile qui frissonnait de désir étaient des sons parfaitement indésirables aux oreilles du jeune homme. Mais ils étaient aussi sa récompense, car ils étaient la preuve vivante que même un simple humain tel que lui pouvait parvenir à séduire un Démon de Luxure tel qu’Idalgo.
Ou du moins, tel que celui qui prétendait se nommer Idalgo.
Allongé de tout son long sur le corps de l’incube, Elizia suçotait doucement un mamelon.
L’envie le démangeait de le bombarder de questions maintenant qu’il était à sa merci. Mais il devait ronger son frein et y aller très doucement. S’il le brusquait, il aurait fait tous ces efforts pour rien, et rien ne lui garantissait une seconde chance.
Glissant une main autour du membre de l’incube qui le répugnait avec précaution, Elie entama de longs va et vient, frissonnant violemment lorsqu’il le sentit devenir de plus en plus dur et chaud à son contact. Pris de nausées, il résista vaillamment à l‘envie de rendre le contenu de son estomac, et une fois qu’il fût bien certain que le Maître n’avait plus toute sa conscience, il débuta les questions d’un ton qu’il espérait chaud et doux :
- Mon Maître, si vous estimez que la discussion de tout à l’heure est close, alors je ne peux que m‘incliner.
Il ponctua sa caresse d’un coup de langue sur le bas-ventre aussi chaud que la braise, lui arrachant un énième gémissement.
- Néanmoins, je trouve étrange la manière que vous avez d’éluder cette question.
- Hum…
La réponse n’était pas celle qu’il attendait. Mais il ne se découragea pas pour autant.
- Quelque chose risque-t-il de se produire si vous y répondez? J’imagine que vous le redoutez. Est-ce pour cela que vous ne dites rien?
- Huuuummm…..
Pas le moins du monde ébranlé par les réactions du démon, Elizia continuait ses mouvements sur sa verge tendue, ajoutant un coup de langue ou ne caresse de la main quand c’était nécessaire, sans toutefois cesser l’interrogatoire.
- C’est pourtant bien dommage, hurler votre nom pendant l’amour aurait été si jouissif…
- HUM! CA SUFFIT MAINTENANT VON WALDORF!!!
Elizia s’était attendu à une réaction, mais il n’avait pas prévu qu’elle serait aussi brutale, violente et imprévisible. Car au moment même où les derniers mots de sa phrase moururent sur ses lèvres, il se retrouva brusquement renversé sur le dos, les poignets durement maintenus au-dessus de sa tête par une poigne inhumaine, et la gorge enserrée et plaquée contre les draps par une main implacable. Visiblement, à aucun moment l’incube n’avait été en son pouvoir. Elie avait été mené en bateau d’une main de maître et lui s’était fait avoir comme d’habitude.
Immobilisée par un poids gigantesque, sa nuque lui faisait mal et le bébé, sous le choc, donnait de virulents coups de pied.
A cet instant, se plaindre de la douleur et de l’inconfort de sa position lui parut une option très tentante, mais elle devint très vite indésirable lorsque leurs regards se croisèrent. Presque hypnotisé par ces pupilles d’un bleu givrant, le jeune homme eut l’impression qu’un vent glacial s‘insinuait en lui jusqu‘au tréfonds de son âme, et l’effet en fut d’ailleurs si réel, qu’il se sentit presque claquer des dents lorsque la voix venimeuse du démon murmura tout contre son oreille :
- Encore une fois, Elie, je n’ai pas à répondre à tes questions. Je crois l’avoir déjà fait il y a quelques mois, et ce, uniquement sur ce qui te concernait et contre un échange conséquent, alors lorsque je dis que la discussion est close, elle est close. Est-ce clair?
Encore sous l’emprise du regard démoniaque, Elizia ne put lui répondre qu’une fois le contact visuel rompu. Il respirait difficilement, et son cœur battait à un rythme infernal, mais au moins était-il encore en vie. Il sourit tristement à cette pensée.
- Oui Maître. C’est parfaitement clair.
- Je l’espère bien. Et dorénavant n’essaie plus de tromper un Être de Luxure. Rien que le fait que tu aies osé y penser me sidère. Un misérable humain à la libido si peu considérable qui tente de se mesurer à un maître en la matière? A l’as des as de la sensualité débridée? C’est profondément hilarant!
- Hum, oui. Si vous le dites.
Idalgo lui jeta un drôle de regard.
- Oui. Je le dis.
Malgré lui, et même s’il tentait de ne pas se laisser abattre, Elizia se sentait déçu. Son plan avait lamentablement échoué. Une réaction pareille était plutôt dommage pour lui en définitive, car encore un peu, et il se serait senti presque fier de sa prestation. Contre toute attente, il était parvenu à retenir les nausées qui l’avaient pris à la gorge avec plus de facilité qu‘il ne l‘avait imaginé et à rendre docile un démon millénaire. Mais malheureusement, le terrain où il s’était aventuré ne paraissait pas si dénué de danger qu’il ne l’avait cru, et il venait de s’y brûler gravement en le découvrant si tardivement. Le voilà maintenant qui allait devoir payer son audace au prix fort!
Soudainement saisit d’un tic nerveux à cette pensée, Elizia s’efforça de respirer calmement. Il avait fait une bêtise en essayant d’atteindre son but par-lui même soit. Mais le Maître ne pouvait plus le punir aussi violemment qu’avant, car il n’était plus tout seul dorénavant, il devait également penser au bébé. Or le stress, la violence et l’angoisse n’étaient non pour aucun d‘entre eux.
Levant à nouveau les yeux vers l’incube qui le maintenait toujours contre les draps, Elizia murmura d’une toute petite voix :
- Bon, et bien j’imagine que vous vous demandez de quelle façon vous allez pouvoir me faire regretter ce que j’ai essayé de faire de la manière la plus douloureuse possible? Je dois avouer que c’est une idée, mais j’en ai une autre pour vous. Vous savez que Bébé donne des coups? Lui faire des frayeurs pareilles n’est pas recommandé pour sa santé si vous désirez qu’il soit entier à sa sortie! Vous lui avez fait peur en me brutalisant de cette façon. D’ailleurs, me punir violemment ne favorisera en rien la Gestation. Je crois même que cela va déclencher une « mise au monde » prématurée. Si ce n’est pas ce que vous désirez, alors vous devriez faire attention…
Le visage très exactement situé en-dessous du sien, le jeune homme aperçu brièvement une rangée de dents aiguisées qui disparut d’un seul coup lorsqu’il battit plusieurs fois des paupières.
- Tu me donne des ordres maintenant? C’est à croire que tu désires vraiment souffrir mon petit hanneton… Comment vais-je alors te punir? Il faut que ce soit exemplaire. Et définitif.
Dégageant son visage de la poigne herculéenne, le jeune homme répondit:
- Oh non, merci. Vous le faites très bien déjà, là tout de suite. D’ailleurs ma nuque en est témoin! Ce que je désirerais, c’est de la douceur pour une fois. Je vous assure que ça changerait de d’habitude. Qu’en pensez-vous?
Pendant un moment, Idalgo ne bougea pas un seul muscle, comme si l’immobilité lui était soudainement devenue indispensable pour comprendre ce qu’Elizia venait de lui dire.
- De la douceur…
Pour une raison inexplicable, ses effrayant yeux bleus étaient devenus effroyablement rouges, sa voix si froide était devenue rocailleuse comme celle d‘un vieux chien malade, et toute sa posture habituellement si noble venait de se courber dangereusement. En plissant les yeux, le jeune homme fut certain d’apercevoir des griffes au bout de doigts qui n’avaient à présent plus rien d’humain, et bien qu’il eut voulu crier, il se trouvait inexplicablement sans voix.
- De la douceur hein…TU TE MOQUES DE MOI!
Et alors que la bête qui lui faisait face s’apprêtait à le griffer jusqu’au sang, il vit les portes de la Chambre des Plaisirs s’ouvrir brusquement sur un être plus innommable et plus laid encore, dont l‘apparence si hideuse, cauchemardesque et nauséabonde aurait fait tourner de l‘œil à Elie s‘il avait été dans sa nature de s‘évanouir.
- IDALGO! IL FAUT QUE TOI ET MOI NOUS PARLIONS, C’EST URG….Par l’Enfer! Mais que se passe-t-il ici?
Interrompu pour la seconde fois dans la même soirée, l’incube exprima sa fureur envers l’intrus en un long et puissant rugissement qui fit trembler les murs :
- QUI A DIT QUE TU POUVAIS ENTRER ICI COMME DANS UN MOULIN? DEGUERPIS PRINCE DE PACOTILLE!!!
Elizia, qui était encore maintenu contre les draps, aurait donné cher pour pouvoir s’éloigner à bonne distance de ce qu’était devenu l’incube. La peur et l’angoisse de finir écharpé lui tordaient le ventre, mais il fit de son mieux pour rester immobile. C’était une tâche assez ardue à cause de ses tremblements et de ses frissons, mais il préférait encore cette situation à celle qui l’attendait si jamais ce démon qui perdait son self-control s‘intéressait de nouveau à lui!
- Idalgo, reprend ta forme humaine, tu terrorises cet humain.
Un drôle de ricanement s’échappa d’entre les lèvres désarticulées du Maître.
- Depuis quand te soucies-tu des états d’âmes humains petit Prince?
Le concerné croisa ses bras velus et toisa le démon mineur de ses yeux sans pupilles.
- Je ne m’en soucie nullement Incube. Mais le fait est que nous avons des choses à nous dire et que la présence d’un humain apeuré excite mes sens. S’il reste dans cet état je ne vais pas réussir à me concentrer!
Le Maître eu un nouveau rire guttural.
- Intéressant Belzé. Mais dis-moi, que vas-tu faire si je refuse de t’écouter ou de répondre à la moindre de tes questions?
L’onde de pouvoir démoniaque qui fondit sur eux et qui inonda la pièce était un tel concentré de puissance qu’Elizia en eut le vertige. Il mit d’ailleurs un long moment pour s’en remettre, mais au moment où il retrouvait une vue stable, il perçut quelque chose qu’il n’aurait jamais imaginé percevoir : le Maître vacillait.
- Voilà. Est-ce que j’ai répondu à ta question?
C’était très léger - et d’ailleurs seulement visible que de là où il était -, mais c’était si incroyable qu’Elie senti son cœur se gonfler d’espoir : l’incube n’était pas seulement vulnérable au Mondrose et à Paélia, mais également aux autres démons! Et visiblement, l’un d’entre eux avait une dent contre lui.
C’était inespéré.
Il ne savait pas qui était cet être au pouvoir supérieur à ceux de son geôlier, ni même ce qu’il était exactement ou de quel côté il se situait, mais il représentait une si belle opportunité qu’Elie était prêt à le supplier de les aider si c’était nécessaire!
Penché au-dessus de lui, la bouche ouverte et la tête rentrée dans les épaules, Idalgo haletait, le reste du corps entrainé dans une lente oscillation allant doucement de l’avant vers l’arrière. Il avait repris un aspect totalement humain.
- Prévisible... C’était, totalement, et absolument prévisible mon pauvre Belzé! Prévisible, prévisible, prévisible! Voilà tout ce que tu es! C’est d’un pathétique!
Relâchant soudainement l’emprise qu’il avait sur Elizia, Idalgo se redressa d’un seul coup et sortit du lit d’un seul bon.
- De la violence encore et encore! Toujours de la violence! Mais quand comprendras-tu que cela ne fonctionne pas avec moi?
Elizia n’en croyait pas ses oreilles. C’était lui qui prononçait des mots pareil? Alors qu’il avait été à deux doigts de l’écharper? Décidément, ce type ne manquait pas de culot!
Ainsi débarrassé de ce qui bouchait son champ de vision, le jeune homme se redressa à son tour et eut alors tout le loisir de d’observer le profil de celui qui lui avait sans nul doute sauvé la vie.
Haut d’au moins deux mètres, presque trois, ce géant dont l’ensemble du corps avait l’air d’être assez proportionnel, n’avait rien d’humain. La tête, chauve et de petite taille, était surmontée d’énormes cornes d’un noir intense et enroulées sur elles-mêmes jusqu‘à l‘emmêlement. La peau pelée était couverte de boutons purulents et le visage, difforme, offrait aux regards des yeux immenses - aussi noirs et insondables que les Abysses - dénués de pupilles ainsi qu’une bouche sans lèvres truffée de crocs jaunes et cariés. Le haut du corps - carré, graisseux et couvert de poils et de restes de viande - ressemblait à un torse humain avec les deux bras aux mains griffues qui en sortaient, mais ce n’était pas le cas du bas qui, comme le corps d’une pieuvre, possédait d’innombrables tentacules. Gluantes et pleines de ventouses venimeuses, elles grouillaient dans d’affreux bruits de succion et dégageaient une odeur pestilentielle de pourriture, de souffre et de décomposition.
Une telle vision et de tel effluves donnaient la nausée à Elizia. Son estomac faisait d’ailleurs de telles cabrioles qu’il dû détourner le regard et cesser de respirer pour ne pas vomir.
Un seul coup d’œil sur ce torse couvert de charognes lui avait suffi pour réaliser une chose : demander de l’aide à cet être infâme était complètement hors de question, car c’était lui le démon qui dévorait les élèves du château!
La révélation était affreuse. Abominable même. Mais il ne pouvait rien faire contre lui. Tout du moins pas maintenant. Pas tout de suite. Il n’avait pour le moment aucune marche de manœuvre possible car trop de nouveaux éléments venaient d’entrer en ligne de compte. Mais plus tard, une fois qu’il aurait parlé à Florent, à Adonis, et avec un peu de chance, à Tessa, il trouverait un plan d’attaque, et ensemble, ils vengeraient toutes les âmes innocentes qu’il avait détruites.
Conscient du regard du Maître sur lui, il ne leva pourtant pas le regard. Mais il frissonna néanmoins lorsqu’il entendit sa voix chaude et grave s’élever dans la pièce. Il ne devait pas s’énerver. Il devait garder son calme. Risquer de mourir maintenant ne sauverait personne.
- Belzé, si tu pouvais revêtir une apparence humaine juste cinq minutes ça m’arrangerait.
- Non.
Idalgo releva un sourcil.
- Non?
- Non. Je ne suis pas là pour te rendre la vie plus facile ni pour te rendre service. Si j’ai daigné monter dans cette cellule c’est pour une raison que tu connais aussi bien que moi. Tu fais ici des choses qui sont interdites, mais avant de te condamner sur de simples soupçons, je vais te questionner d’abord.
Couvrant sa nudité d’un seul geste avec un pantalon de velours et une chemise blanche à jabots, le Maitre croisa les bras sur son torse pendant que les mèches ébènes de ses cheveux se nouaient toutes seules en une tresse longue et souple.
- C’est ça ou tu n’obtiendras rien de moi. Et je te déconseille d’utiliser la force avec moi. Comme je te l’ai dit, ce genre de méthode ne fonctionne pas avec moi.
Il n’y eu que du silence pendant plusieurs minutes.
- Quoi, tu marchandes avec moi? C’est donc que tu as effectivement des choses à dire incube. Tu vois, je n’ai même pas eu besoin de te cuisiner pour que tu avoues, continue comme ça et je t’aurais soutiré tout ce que j’ai envie de savoir sans que tu t’en rendes compte! Je t’ai connu plus prudent.
Le Maître eu un rictus méprisant.
- Je n’ai rien avoué du tout petit Prince. Je te signale au passage que c’est toi qui as déboulé ici comme si les lieux étaient ton salon pour m’accuser de je ne sais quels crimes! D’ailleurs je crois que tu ne sais même pas ce que tu cherches, donc c’est mon droit d’exiger quelques compensations. On ne surgit pas chez moi sans y être invité, auquel cas, on paie ce qu’on me doit. Et ce que tu me dois pour l’instant mon cher Belzébuth, c’est un service.
Saisit de surprise, Elizia sursauta violemment.
Belzébuth!
Ainsi il s’agissait du prince des enfers! Mais que faisait-il là? Et comment l’incube se trouvait-il à discuter avec lui comme s’il s’agissait d’un vieil ami? Quoi que, en cet instant ils paraissaient plutôt ennemis, mais la situation était trop étrange. Qu’elles étaient leur relation réelle? Idalgo n’était-il pas un démon mineur? Normalement, il n’aurait jamais dû pouvoir lui parler de cette façon, et encore moins pouvoir lui donner des ordres! Tout ça n’avait aucun sens!
Il y eu à nouveau un silence, mais il fut cette fois plus long et plus profond que le premier.
- Tu me prend pour un imbécile Idalgo.
Elizia s’attendait presque à ce que l’incube ne lui rétorque une réponse cinglante, mais étonnement, il n’en fit rien, et ce fut dans un silence des plus total que Belzébuth débuta sa lente transformation.
Comme au ralenti, le jeune homme vit la taille du géant diminuer de moitié, avant que les tentacules ne se divisent, puis se rétractent pour former deux jambes et deux pieds. Puis ce fut au tour du torse, des hanches et des bras, qui s’affinèrent pour s’harmoniser avec le reste du corps. Ensuite, les poils et les boutons disparurent pour laisser la place à une peau lisse de couleur très foncée. Et enfin, la tête se recouvrit d’un fin duvet rouge, tandis que le blanc des yeux apparaissait, que les pupilles noires se formaient, qu’un nez prenait naissance au milieu du visage ovale et que des lèvres roses très charnues venaient compléter le tableau.
Une fois sa nudité uniquement couverte d’un pagne en lin, le Prince croisa lui aussi les bras sur sa poitrine aux muscles saillants, l’air de dire « c’est mieux comme ça? ». Mais au lieu de traduire sa pensée, il murmura, l’air faussement affligé :
- Je sais que tu fais ça pour cet humain.
C’était de la pure provocation, mais l’incube ne prononça pas le moindre mot.
- Oh que oui, tu fais ça pour lui, ce qui est étonnant puisque depuis notre rencontre tu n’as jamais fait grand cas de leurs sentiments, enfin, seulement avant qu’ils ne passent à la casserole.
Le Prince ricana.
- Même d’ici je peux sentir sa peur, son dégoût. Tiens, il y a même du soulagement. Est-ce parce que j’ai changé d’apparence? Oh? Il y a la colère aussi. Pourquoi donc? Idalgo lui as-tu fais quelque chose qui lui a déplut? Ou alors est-ce après moi qu’il en veut? Peut-être qu’il ne digère pas le fait que ces petits camarades pouilleux me servent de dîner? Comme c’est prévisible… Il me semble que tu aimes ce mot non? Je te comprend. C’est vrai qu’il est très plaisant à dire.
Submergé de colère, Elizia faillit se jeter à la gorge du démon. Mais un seul coup d’œil sur le Maître suffit pour que son regard bleu le cloue sur place.
- Ca suffit.
Ces mots ne lui étaient pas destinés, mais il doutait que le Prince se sente concerné.
- En effet, ça suffit. Toi et moi, nous avons assez joué. Maintenant tu vas t’asseoir ici, et répondre à mes questions.
Belzébuth désignait le grand fauteuil à haut dossier du Maître d’une main autoritaire, mais le concerné ne bougea pas d’un millimètre. Conservant une posture rigide et un regard givrant.
- Pose-moi tes questions, mais sache que je ne répondrais qu’à certaines d’entre elles, et seulement si elles sont raisonnables.
Il y eut un court silence.
- Raisonnables…
Puis le Prince fronça les sourcils, le regard mauvais.
- Disons que je n’ai pas entendu ce que tu viens de dire.
Le Maître haussa les épaules, le visage impassible.
- A ta guise.
Belzébuth commença à faire les cents pas. D’un geste du menton, il désigna l’une des quatre portes qui lui faisaient face.
- Qu’y a-t-il derrière cette porte que nul autre que toi ne peut ouvrir?
A cette question, le regard du Maître étincela, mais il ne dit pas un mot.
- Bien. Alors où vas-tu certaines nuits de pleine lune?
Il n’eut pas non plus de réponse.
- Très bien! Que fait cet humain ici?
Le Maître eut un petit sourire.
- Ce à quoi il peut bien servir. Il me permet de me nourrir.
- Et pourquoi le Léviathan ne l’a pas tué comme les autres?
Ses lèvres rouges s’incurvèrent davantage.
- Aussi étrange que cela va te paraitre, je n’en ai aucune idée.
- Ce qui est inhabituel.
Le Maître haussa les épaules une fois de plus, tandis que le Prince regardait à droite et à gauche, le corps toujours en mouvement.
- Où sont tes Pantins?
- Je n’en sais rien.
Il s’immobilisa. Ses pupilles aussi sombres que la nuit, plongées dans celles si claires de l’incube.
- C’est étonnant.
- En effet.
- Est-ce devenu une habitude?
- Quoi donc?
- Que tu ne saches plus rien de ce qu’il se passe dans ce château?
Elizia ne savait pas si la question en était réellement une, ou s‘il s‘agissait seulement d‘une provocation. Mais quoi qu’elle soit, elle était suffisamment ironique pour faire mouche, car le jeune homme vit le Maître jouer des maxillaires. Il était énervé.
Belzébuth quant à lui semblait s’amuser. Les traits de son étrange visage étaient détendus au possible, et un début de sourire étirait ses grosses lèvres roses. Tant de contentement sur une si petite surface, c’était insupportable.
- Mon cher Idalgo, nous arrivons maintenant à ma dernière question, et comme je sais que tu prépares quelque chose, je te conseille de ne pas nier. Je veux que tu me dises ce que tu mijotes depuis bientôt une année. Je veux aussi des détails, et je les veux maintenant.
Le Prince des Enfers s’attendait sûrement à une réponse détaillée, mais une fois encore, il n’obtint que du silence.
Cette absence de réponse était prévisible, c’était espérer qu’il réponde qui était impensable. Elizia ne connaissait pas le Maître depuis des lustres, mais s’il y avait une chose qu’il savait de lui, c’était bien que personne ne pouvait le forcer à faire ce qu’il n’avait pas envie de faire. Lui-même avait bien essayé de lui soutirer des informations contre son gré, et voilà comme il avait failli terminer : en pâté pour démon.
A part peut-être Paélia et le chant du Mondrose, l’incube ne craignait personne, pas même le Prince des Enfers. D’ailleurs, le jeune homme le soupçonnait de ne pas craindre le Roi, pourtant plus puissant que lui. Faisait-il preuve d’une trop grande confiance en lui ou avait-il des tendances suicidaires? Si ce dernier point était effectivement le cas, alors Elizia n’avait plus vraiment de soucis à se faire quant à sa libération prochaine, car à ce rythme-là, il n’aurait pas besoin de lever le petit doigt pour être libéré d’ici. Mais étrangement, quelque chose lui soufflait qu’il ne s’agissait pas de l’un ou de l’autre, mais d’autre chose, quelque chose que le Maître gardait secret, et dont il ne permettait à nul autre que lui de connaitre l’existence.
C’était une pensée effrayante, mais maintenant qu’il venait de l’avoir, Elizia n’arrivait pas à ne plus y penser.
Le silence, qui alourdissait l’atmosphère d’électricité, s’étira tant entre les deux démons que la patience et le calme de Belzébuth finirent par céder. Et ce fût dans un tonitruant coup de tonnerre qu’il explosa, ivre de rage :
- VAS-TU REPONDRE A LA FIN?
Il n’eut en réponse que le silence.
- SI C’EST AINSI, ALORS JE NE TE LAISSE PAS LE CHOIX! PAR LE POUVOIR DU TRÔNE, MOI, FUTUR ROI DES ENFERS JE T’ORDONNE DE ME REVELER CE QUE JE VEUX SAVOIR!
Subitement, une onde de pouvoir - la même que celle qui avait fait vaciller le Maître un peu plus tôt -, violente et brutale s’abattit sur l’incube jusqu’à le faire plier. Sous le choc, Elizia sursauta. Jamais encore, il n’avait vu le Maître dans une position aussi faible. A genoux, la tête baissée vers le sol, les dents serrées et le corps couvert de sueur, il paraissait à l’agonie. Le voir ainsi lutter pour sa survie aurait dû lui faire très plaisir, mais étrangement, le jeune baron n’éprouvait que de la pitié. Une pitié sans tendresse, certes, mais suffisamment compatissante pour le troubler au plus haut point. Pourquoi ressentait-il ça?
Toujours ployant sous le poids de l’onde assassine qui broyait les épaules, Idalgo aspirait l’air à grandes goulées, luttant contre le pouvoir démoniaque qui l’entravait. Visiblement, il avait encore la fore de résister, mais à voir la tête que faisait le Prince, qu’un démon aussi mineur que lui ne succombe pas immédiatement à une injonction d’une telle puissance n’avait absolument rien de normal.
- MAIS PARLE PAR LES ENFERS! OU SINON IDALGO, CE SERA LA GUERRE! LA GUERRE, TU M’ENTENDS? ET CE N’EST PAS DANS UNE PRISON AUSSI LUXUEUSE QUE NOUS TE BÂNNIRONS LA PROCHAINE FOIS! ALORS QUE CHOISIS-TU?
A sa place, Elizia aurait cédé depuis bien longtemps. Mais Idalgo n’était pas lui, ce qu’il prouva une fois de plus en éclatant d’un rire démentiel qui lui donna la chair de poule. Son regard, devenu rouge, était si effrayant qu’Elie retint un geste de recul. Il était à nouveau la bête de tout à l’heure, et sa voix n’avait plus rien d’humain.
- Si c’est la seule condition pour que tu dégages d’ici, alors qu’il en soit ainsi.
Belzébuth avait toujours sa forme humaine, mais elle ne l’empêchait pas de montrer les crocs.
- Idalgo, tu me paieras mille fois ton insolence, ça je te le jure.
Elizia vit le Maître arquer un sourcil moqueur.
- Mille fois seulement? Que tu es aimable.
Sans prévenir, une gifle invisible l’envoya contre un mur. Le contrecoup fût d’ailleurs si violent que les tableaux accrochés aux murs tombèrent, que plusieurs objets se brisèrent et que les draps qui couvraient la nudité du jeune homme glissèrent en petit tas sur le sol, laissant du même coup son ventre gonflé à découvert.
Surpris, Elizia, se recouvrit aussi rapidement qu’il le put, sentant confusément que son état n’avait rien de « l’égal ». Mais en jetant un coup d’œil au Prince, il sut qu’il était trop tard. Il avait tout vu, et à voir son expression horrifiée, ça ne lui plaisait pas du tout.
- Humain… Les êtres mâles sont-ils capables de donner la vie comme vos femelles?
Elizia se mordit la lèvre. Il ne savait pas si le Maître l’autorisait à répondre.
- N-non.
Les yeux du démon se firent menaçants.
- Alors comment se fait-il que ton corps soit dans un état pareil? Je ne connais pas beaucoup les mœurs de votre espèce, mais je sais que les mâles dans ton genre ne sont pas un ventre aussi gros.
Le jeune homme ne savait pas quoi répondre, aussi lança-t-il un regard furtif à l’incube toujours étalé sur le sol, visiblement sonné. Il s’était cru discret, mais le Prince avait suivi son regard, et l’onde de puissance s’éleva à nouveau. Plus démoniaque et destructrice que jamais, elle s’enroula autour du cou de l’incube qui venait de reprendre connaissance, et le souleva jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus terre. Elizia cru l’espace d’une seconde qu’elle allait l’étrangler.
- INCUBE, TOI QUI AS UNE FOIS DE PLUS VIOLE LES REGLES DE NOTRE ROI, DE NOTRE PEUPLE, TU ES ACCUSE DE HAUTE TRAHISON A LA COURONNE, DE TROMPERIE, ET DE CONCEPTION CONTRE-NATURE AVEC UN HUMAIN DE SEXE MASCILIN. LE NIES-TU?
Idalgo n’avait pas l’air de s’asphyxier, mais il garda les lèvres serrées, ce qui fit hurler Belzébuth de rage.
- Soit maudit sale démon mineur des bas-fonds! Je me retire cette fois encore sans te tuer, mais sache que la partie n’est pas terminée. Car lorsque je reviendrais, ce sera pour mettre définitivement fin à ton existence, et ce, de la manière la plus douloureuse qui soit!
Rappelant à lui l’onde de puissance qui laissa tomber l‘incube au sol comme un vieux linge sale, Belzébuth fit volte-face et s’en alla de la Chambre, non sans détruire tout un pan de mur au passage.
Un silence désolant envahit alors peu à peu tout l’espace de la pièce. D’ailleurs, sans le démon, celle-ci paraissait si grande! Elizia n’avait jamais eu tant conscience de son immensité qu’en cette nuit de cataclysme.
Recroquevillé au milieu du lit comme un naufragé sur une île déserte, le jeune homme se sentait affreusement seul. Il était heureux de sentir à nouveau son cœur battre avec tant de vigueur dans sa poitrine, mais même ce son ne suffisait pas pour le réconforter, il était bien trop inquiet de la tournure qu’allait prendre la suite des événements.
Qu’allait-il advenir d’eux dans les prochains jours? Ou semaines? D’ailleurs leur restait-il autant de temps? Certes, Idalgo verrait son destin se sceller lorsque Belzébuth viendrait l’achever, mais lui? Que ferait-il de lui? Finirait-il dans son estomac comme les autres, ou lui réservait-il un sort bien pire?
Ses pensées et son imagination formaient une tornade incontrôlable dans son esprit. Il se sentait si nerveux et pris au piège que son corps tout entier en frissonnait. Se monter la tête de cette façon était stupide, mais c’était plus fort que lui. La panique l’avait saisi avant qu’il ne parvienne à se rasséréner, c’était insupportable.
- Elie, retourne dans ta chambre.
Le concerné sursauta.
- Pardon?
Il le remerciait presque de l’avoir sorti de sa torpeur, mais pas trop non plus, ils étaient encore ennemis qu’il sache!
- Je t’ai dit de retourner dans ta chambre.
- Pourquoi?
Agacé, le Maître lui jeta un regard peu amène.
- Je n’ai pas à me justifier. Maintenant dehors!
Visiblement, l’humeur du Maître semblait être à fleur de peau. Normal étant donné ce qu’il avait vécu, et l’état déplorable dans lequel il se trouvait.
Les épaules voûtées, les vêtements trempés de sueur, la démarche claudicante, un hématome sur la joue gauche et de multiples coupures présentes sur le visage, l’incube était tout sauf beau à voir.
Elizia aurait bien aimé savoir pourquoi le Maître ne faisait pas disparaitre toutes ces blessures d’un claquement de doigt comme à son habitude. Mais il sentait que s’il posait la question tout de suite la réponse lui serait très douloureuse, et puis tout compte fait, il n’avait pas la force émotionnelle suffisante pour se chamailler avec lui maintenant alors valait mieux qu’il obéisse. Il aurait tout le temps de revenir à la charge plus tard.
Rassemblant alors les draps autours de lui de mauvaise grâce, il retourna près du Miroir en évitant les bouts de verre au sol et donna son ordre à Sorrel, sans un seul regard en arrière.