Assise en solitaire devant l’une des immenses fenêtres de la salle à manger, Tessa pensait ses plaies avec lenteur, son beau regard aux pupilles écarlates braqué sur le territoire scintillant du Mondrose.
Le cœur encore battant d’émotions et les nerfs tendus à se rompre, elle cherchait quelque chose qui puisse apaiser la tempête qui faisait rage en son âme. Mais visiblement, il lui était impossible de se calmer, et ses émotions se montraient plus fortes que sa volonté.
Pourquoi lui avaient-ils fait ça?
Elle connaissait le sentiment de révolte et le profond désir de liberté qui habitaient Adonis, mais elle n’aurait jamais pensé qu’il serait capable de la trahir avec autant de bassesse et d’égoïsme! Comment avait-il pu l’exclure de cette façon après tout ce qu’ils avaient vécus ensemble depuis leur naissance? Pourquoi l’avait-il volontairement mise à l’écart de ce marché? Ne l’aimait-il donc plus? Ou avait-il oublié la promesse qu’ils s‘étaient faite de toujours se soutenir l‘un l‘autre?
Et le Maître? La brûler aussi cruellement avait-il été une punition indispensable? Certes, elle avait peut-être eu tort d’insister, mais cela avait été pour son bien! Elle avait essayé de tout son cœur de le protéger, ne l’avait-il donc pas lu dans ses pensées? Peut-être bien que non en fin de compte. Avait-il eu l’esprit si occupé par sa libido et l’odeur de cet humain qu’il en avait négligé d’utiliser ses pouvoirs sur elle? Ou bien avait-il agit par paresse, en châtiant au lieu de prendre le temps de réfléchir? Cela n’était jamais arrivé, mais il était un démon, et bien qu’il ait l’air humain la plupart du temps, elle ne devait pas oublier qu’il était l’enfant du vice et de la méchanceté dans son état le plus pur.
Mais Ciel! Comme c’était douloureux! Sa tentative de prévention s’était soldée par un lamentable échec et une punition cuisante, comment pourrait-elle pardonner ça?
Battant l’air de sa queue d’un geste furieux, elle envoya au diable toutes les illusions qu’elle s’était faites à propos du Maître et d’Adonis tout au long de sa vie. Tous deux l’avaient rejetée de façons différentes, mais ce qu’elle avait ressentit - et ressentait toujours d’ailleurs - envers l’un ou l’autre avait été d’égale intensité. Pourquoi se serait-elle souciée d’une telle éventualité avant aujourd‘hui?
Jamais rien ne lui avait fait envisager, ou même encore moins, soupçonner qu’une chose pareille pourrait lui arriver, et maintenant qu’elle y pensait, elle n’aurait pas dû avoir à recevoir une gifle émotionnelle de cette envergure. Elle n’avait jamais été créée pour ça, et elle n’aurait jamais dû avoir à subir ce genre de chose. C’était inimaginable. C’était inacceptable.
Elle qui avait voulu bien faire, qui avait tenté de faire preuve de loyauté et de protéger les intérêts du Maître, voilà comme elle était récompensée : elle avait été rabrouée au lieu d’être félicitée!
La perspective était bien triste, mais elle avait beau retourner la situation dans tous les sens et l’examiner sous toutes les coutures, elle parvenait chaque fois à la même conclusion : tous deux ne méritaient plus ni son respect, ni son amour, car au final, à quoi lui servait-il de s’inquiéter pour eux si elle ne recevait aucune gratitude ni certitude de ne pas être abandonnée?
Plus tôt, elle avait été blessée tour à tour par la trahison d’Adonis et par le rejet du Maître, mais maintenant, c’était la solitude qui lui tordait le cœur de douleur. Tout ce qu’elle désirait à cet instant était que tout cela finisse. Mais comment faire? Tout était si soudain!
C’était plutôt déroutant, mais pour la première fois de son existence, elle ne savait pas quoi faire.
Levant le regard vers les étoiles et leurs constellations, Tessa poussa un faible miaulement. Son ombre muette étalée sur les murs lui donnait l’air d’un loup hurlant à la Lune. Dommage qu’elle n’en soit pas un finalement, tout aurait été pourtant si simple pour elle si tel avait été le cas!
Depuis sa venue au monde, il a des millénaires, elle avait toujours su que sa mission serait de servir son créateur et de prendre soin d‘Adonis tout comme il prenait soin d‘elle à son tour.
Mais aujourd’hui, alors tout était inversé, dénaturé et sans aucun lien, que lui restait-il à faire? Elle n’en n’avait aucune idée.
Devait-elle s’exiler parmi les siens et se résoudre à abandonner une fois pour toutes ce monde ainsi que tout ce qu’elle avait appris à connaitre et à aimer, ou devait-elle continuer de vivre une vie, dans la solitude et la souffrance, parallèle à celle que tout ceux vivaient dans cette prison sans plus jamais se mêler de ce qui ne la regardait désormais plus?
Tout cela, même cette réflexion, n’avait vraiment plus aucun sens. Sa vie elle-même avait-elle encore un but?
Passant une langue nonchalante sur le bout calciné de sa patte, Tessa poussa un soupir à fendre l’âme. Elle se sentait si seule!
- Tessa… Ma douce…
Se retenant de rugir de justesse, Tessa fit volte-face et montra ses crocs rutilants à Adonis qui venait d’arriver dans la pièce sur la pointe des pieds. Elle ne l’avait pas senti venir, et cela l’agaçait prodigieusement.
- Sale traitre! Plus rien ne te donne le droit de m’appeler de cette façon! Maintenant fiche le camp d’ici, ou je te jure que je te taille en pièces!
Maintenant qu’un torrent de lave en fusion, alimenté par une colère démoniaque, bouillonnait dans ses veines, Tessa éprouvait les plus grandes difficultés à garder un ton bas, presque chuchotant. En sortant des Abysses, pleine de chagrin, elle s’était réfugiée dans la salle de banquet parce qu’elle était le lieu qui lui apportait le plus de bien-être, d’abord par le profond silence qui y régnait toujours, puis par l’énergie démoniaque de ce qui sommeillait sous la surface et qui la régénérait lorsqu’elle entrait en résonnance directe avec ses pouvoirs. Cet amalgame lui offrait généralement un cercle de magie tout à fait apaisant et un centre de recueillement idéal. Mais actuellement, cette restriction au silence était davantage un poids qu’un bienfait, car il l’empêchait de s’exprimer comme elle le désirait, autrement dit, avec des cris et un combat à mort. Elle se sentait d’ailleurs bien l’envie d’attraper l’un de ses bras blancs et ridiculement fins entre ses crocs aiguisés, là tout de suite, pour le trainer dans le hall afin de pouvoir le hacher menu en toute tranquillité.
Mais si l’envie était là, elle savait au fond qu’elle n’allait pas le faire. Etant une Songeuse et non un félin des steppes, elle était par nature bien plus civilisée que ses comparses, et puis agir de la sorte était bien trop facile. Attaquer un Adonis visiblement sans défenses et sans instinct de survie sur une simple pulsion meurtrière n’avait rien d’excitant. Ce crétin ressentait sa colère comme si elle était la sienne, ça, Tessa en était certaine, mais au lieu de fuir pour sa vie, il restait là, les mains levées en signe de paix avec un air fatigué sur le visage. Qu’attendait-il pour déguerpir? La fin du monde?
- Ecoute Tessa, je sais à quel point tu es en colère, et j’en suis désolé, mais tout cela n’a vraiment aucune raison d’être. Te mettre dans un état pareil à cause d’un malentendu… Tout cela va te paraitre désagréablement puéril quand j’aurais fini de tout t’expliquer! D’ailleurs tu n’as pas tout entendu de notre conversation dans la Chambre, et si tu m’avais laissé finir, nous ne serions pas dans cette situation!
Alors c’était pour ça qu’il était venu? Pour lui faire des reproches? Et elle qui avait cru qu’il voulait s’excuser! Quel toupet il avait!
- Adonis, tu me brise d’abord le cœur en mille morceaux, puis tu viens jusqu’ici pour enfoncer le clou? Tu te prend pour qui? Tu me prend pour qui? Désires-tu finalement tellement la mort que tu viens la provoquer toi-même? Si c’est ça, alors je pense pouvoir accéder à ton souhait tout de suite!
Visiblement agacé, le Pantin fronça les sourcils.
- Bonté divine ma chère comme tu peux être bornée parfois! Je ne suis pas venu te faire plus de peine que tu n’en as déjà, mais pour éclaircir la situation entre nous. D’ailleurs, si tu as le cœur brisé ce n’est pas par ma faute, mais par la tienne. Tout à l’heure, tu es partie avant même d’entendre ce que j’avais à te dire, et tu m’as maudit et voué à un châtiment éternel alors que je ne l’ai pas mérité.
Encore un peu, et elle s’étouffait.
- Comment oses-tu! Croyais-tu vraiment que j’allais laisser passer une trahison pareille? Passer un accord avec les humains pour ta seule personne alors que tu avais fait la promesse de ne jamais m’abandonner! Pensais-tu vraiment t’en sortir sans conséquences? Si tu imaginais qu’un contrat avec de telles clauses ne me parviendrait jamais aux oreilles, c’est que ta suffisance est sans limites!
Elle était essoufflée et sa patte lui faisait mal. Elle n’avait d’ailleurs qu’une seule envie : retourner dans son antre pour se lamenter et guérir tranquillement à l’écart de tout être vivant. Mais avec Adonis qui lui barrait le chemin, l’air déterminé et le corps bien campé sur ses longues jambes, elle doutait de parvenir à l’éviter assez vite s‘il essayait de l‘empêcher de s‘en aller.
- Tessa… Tout cela est ridicule! Ce que j’essaie de te dire depuis tout à l’heure, c’est qu’au moment où tu es arrivée, Elizia, Florent et moi terminions de parler des termes du contrat et je venais tout juste de leur faire promettre que rien de fâcheux ne devrait t’arriver si les choses tournaient mal!
Oh comme c’était pratique de prétendre une chose pareille! Ce mensonge lui était-il venu avant ou après qu’elle ait compris ce qu’il mijotait avec les prisonniers? Quoique, cette explication - assez fumeuse en vérité - pouvait aussi être vraie. Mais comment le savoir? Elle ne possédait pas la faculté du Maitre pour lire dans les esprits. C’est donc qu’elle devait lui faire à nouveau confiance? En était-elle encore capable?
Son long silence commençait à mettre le Pantin mal-à-l’aise, elle le sentait. Mais comment faire autrement? Malgré sa raison qui lui hurlait d’ignorer ce qu’elle venait d’entendre et les doutes qui l’assaillaient et qui la faisaient encore souffrir, Tessa avait envie de le croire. Son poitrail lui était si douloureux que la moindre parcelle d’espoir lui donnait le tournis, alors que devait-elle faire? Accorder du crédit à ses paroles lui apporterait-il l’apaisement qu’elle désirait tant ou la tourmenterait-il mille fois plus que maintenant?
Elle ne savait plus.
- Tessa…
- Adonis, pourquoi m’as-tu hurlé dessus tout à l‘heure au lieu de m‘expliquer calmement ce qu‘il se passait? A cause de ça j’ai cru que tu me rejetais, que tu me considérais comme une ennemie! Maintenant je ne sais pas si tu dis la vérité ou si tu me mens pour sauver ta peau! Sans compter que je ne sais plus non plus si je peux à nouveau te faire confiance. Même si au fond de moi j’en ai très envie. Peut-être que j’ai tiré des conclusions trop rapidement et qu’à cause de cela je me retrouve à souffrir inutilement comme une idiote, mais peut-être aussi ai-je raison, et alors t’écouter ne fait rien de plus que de me blesser d’avantage en me donnant de faux espoirs.
La Songeuse parlait calmement. Mais ses chuchotements étaient chargés de tant de tristesse et de désillusion que contre toute attente, Adonis changea totalement de posture au fur et à mesure de ses paroles. Lui qui adoptait jusqu’ici une attitude si fière et si sûre de lui, voûta lentement les épaules, baissa le regard et referma ses bras autours de lui, comme s’il voulait se protéger du monde.
- Tessa, je te demande sincèrement pardon pour cela, mais si j’ai réagi de la sorte, c’est avant tout à cause de toi. La manière que tu as de défendre ce démon m’est tout bonnement insupportable depuis qu’il m’a rejeté, et cela tu sais parfaitement! Mais bizarrement, tu continues de le faire devant moi et ce, tout en me reprochant la rancune que j’éprouve envers lui! Ne trouves-tu pas que ma réaction était légitime? J’étais en colère, et blessé aussi. A cet instant j’ai cru que tu ne me comprenais pas, que tout ce que je t’avais expliqué la dernière fois dans la prison de Florent n’avait servi à rien. Recommencer cette confession depuis le début était - et est d’ailleurs toujours - au-dessus de mes forces, car à part tout te raconter à nouveau, je ne vois pas comment te faire comprendre ce que je ressens.
Touchée par la tristesse qui chargeait sa voix, Tessa perdit peu à peu sa colère et ses membres se ramollirent sensiblement. Il n’avait pas besoin de tout lui expliquer à nouveau, ni de mettre des mots sur ce qu’il ressentait, car maintenant qu’elle était à sa place, elle savait exactement ce qu’il endurait, la faim en moins : cette inaltérable soif de vengeance qui alimentait sa haine et qui lui broyait le cœur, cette tristesse permanente et ce besoin de reconnaissance qui l’aidaient à ne pas s’effondrer….
Certes, en réfléchissant à tout ce qu’il s’était passé avec un peu de recul, elle se sentait effectivement un peu bête d’avoir agi avec autant de hâte, mais elle était aussi un être avec des sentiments, et bien qu’elle se targue généralement d’être sage, elle n’avait pas toujours le contrôle sur ses émotions. C’était rare bien sûr, mais pas inexistant.
- Je comprends. Nous avons eu tous les deux des peines et des pertes, et j’aurais dû être assez raisonnable pour m’en rendre compte. M’emporter de cette façon sans réfléchir… Je me suis montrée bien sotte et j’en suis désolée Adonis. J’aurais dû prendre le temps de t’écouter jusqu’au bout.
Adonis lui offrit un doux sourire.
- Oui tu aurais dû, mais moi aussi je suis désolé. Je n’ai pas été capable de te retenir pour te forcer à m‘entendre, et à cause de ça tu t’es fait les pires idées sur nous tous. J’espère que cela ne se produira plus jamais. Maintenant laisse-moi soigner ta patte ou elle va s’infecter. C’est une blessure causée par la magie démoniaque, alors tu ne pourras pas la guérir juste avec ta salive.
S’approchant du jeune homme agenouillé, Tessa lui tendit alors son membre blessé et se laissa faire. Aucun d’eux ne prononça le moindre mot durant plusieurs minutes, jusqu’à ce qu’Adonis - qui s’affairait autours de la brûlure - n’esquisse un petit sourire et ne murmure l’air mutin :
- Au fait, pourrais-tu également retirer la malédiction que tu as jetée sur moi s‘il te plait? Je ne tiens pas à être poursuivit dans mes rêves par une version effrayante de toi! J’ai bien assez d’angoisses comme cela, alors si tu pouvais garantir la tranquillité de mon sommeil, je t’en serais reconnaissant.
Ainsi formulée, la question pouvait paraitre anodine, mais Tessa connaissait bien trop le jeune homme pour ne pas deviner à son ton et à l’expression de son visage, qu’il se moquait d’elle.
C’était gentil, et elle avait l’habitude de ce genre de taquineries, car elle savait que ce n’était pas grand-chose, mais la situation était différente cette fois-ci. Elle avait délibérément lancé une malédiction sur son âme - chose qui n’était autorisée qu’en cas d’extrême parjure ou comme sentence lors de grands jugements - et elle en avait honte.
- Bien sûr Adonis! Désolée pour ça aussi, je n’aurais pas dû me laisser emporter de cette façon,. Te maudire ainsi n’était pas une solution.
Il lui offrit un grand sourire moqueur.
- Oui c’est aussi ce que je pense.
Gênée au-delà du possible, Tessa senti ses joues s’enflammer brusquement, et bien que cela ne lui arrive que très rarement, elle remercia mentalement le Maître de ne pas l’avoir faite humaine car elle était certaine que la chaleur de son visage aurait été tout à fait visible à travers une peau diaphane. Rougir était un tel handicap! Ce genre de réaction bien trop humaine n’aurait normalement pas dû être possible pour une créature dans son genre, mais c’était plus fort qu’elle, cela ne se contrôlait pas.
Prenant une longue inspiration pour se concentrer, elle appela le Pouvoir en elle et murmura :
- Adonis, ne bouge surtout pas, et prend garde de bien rester immobile pendant que j’utilise le contre-sort. C’est compris?
- Oui, c’est compris.
- Bien.
Docile, Adonis ne bougea pas un muscle alors qu’autour de lui elle psalmodiait des paroles dans un étrange langage qu’il ne connaissait pas. C’était doux et chantant, un peu comme une berceuse. Mais la mélodie se termina bien vite, et sur un remerciement rapide, il entrepris de terminer sa tâche d’infirmier. Pendant un long moment, le silence s’installa à nouveau entre eux, et bien qu’il ne soit pas pesant, Tessa ressenti bientôt le besoin de le briser :
- Pour tout t’avouer, je ne regrette pas d’avoir enduré cette épreuve car maintenant je sais ce que tu as dû ressentir ces derniers mois. Qu’elle horreur tu as supporté, et seul qui plus est! Et moi qui croyais te comprendre! J’étais bien en-dessous de tout ce que j’imaginais! Comment as-tu fais pour souffrir autant tout en étant si seul? C’est inimaginable! C’est…C’est inhumain!
Ajoutant la touche finale à son bandage, Adonis ajouta dans un murmure:
- Et bien ma chère, nous ne sommes pas humains. C’est bien ce qui fait toute l’horreur de la chose finalement, car en tant que Pantins, nous n’aurions pas dû pouvoir ressentir de telles choses. Mais le destin ne peut être cruel indéfiniment, bientôt nous serons libres et nous pourrons alors choisir de vivre selon nos désirs. Nous serons libres.
- Oui…. Nous serons libres.
Ce qui lui arrivait n’était, encore une fois, pas habituel, mais une fois n’est pas coutume, Tessa se sentait littéralement submergée par l’émotion. Tristesse, chagrin, rancœur, amour, pardon, solitude. Toutes ces émotions humaines montaient en elle par vagues successives et l’envahissaient telles un raz-de-marée, l’entrainant loin, bien loin dans cet océan de sentiments qu’elle connaissait si peu, mais qui faisait d’elle un être si riche, si unique.
- Oh, je me sens si bien Adonis… Je ne suis plus seule, et tu m’aimes encore, je suis si heureuse!
- Il en est de même pour moi ma douce. Je suis heureux que nous nous soyons retrouvés.
Suspendue entre ciel et terre, elle ferma les yeux pour savourer le bien-être dans lequel elle se trouvait. Ne plus souffrir était un tel soulagement! Elle en aurait pleuré.
- Oh attention! Il ne faut pas la perdre!
Ouvrant brutalement les yeux, la Songeuse retrouva la vue suffisamment vite pour remarquer le phénomène avant qu’il ne s’estompe.
Elle pleurait pour de vrai.
Emerveillée, Tessa fixa de ses grands yeux rouges, la larme qu’Adonis venait de recueillir d’un doigt précautionneux. Ronde et scintillante, la petite goutte d’eau salée et transparente brillait de mille éclats sous la lueur chatoyante des étoiles.
- C’est vraiment incroyable! Tessa sais-tu ce que c’est? Ce que tu viens de faire est d’une rareté insondable! Jamais je n’aurais cru voir ça un jour de mon vivant!
Amusée par son excitation, Tessa lui offrit un joli sourire.
- Bien sûr que je le sais. Ceci est une Larme de Vie. Quiconque la boit s’il est malade, souffrant ou pire encore, agonisant, peut retrouver la santé et revenir à la vie sans aucune séquelle. Cette eau est la manifestation physique de mes sentiments les plus profonds. En elle, se battent toutes les émotions contradictoires du monde humanoïde ayant vécu dans un corps non humain et doté de magie, raison pour laquelle son pouvoir est si puissant. L’existence de ces larmes semble généralement être un mythe pour les créatures non humaines tant il est rare et extrêmement difficile pour elles d’en obtenir, car pour posséder une Larme de Vie, il faut parvenir à faire pleurer un Marchand de Sable, ou dans mon cas, un Songeur. Or, comme nous ne faisons pas parti du monde des humains, nous ne ressentons pas leurs émotions ce qui fait que nous ne pouvons habituellement pas donner de larmes. Mais lorsque cela arrive, nous ne le faisons qu’une seule et unique fois dans toute notre vie. D’ailleurs, c’est étonnant que j’aie pu produire une telle merveille. Je ne suis pas une vraie Songeuse, c’est le Maître qui m’a créé de toute pièce.
- Qui sait? Il faut croire que la Nature à ses mystères! En tous les cas, je suis bien content que cela soit arrivé! Je ne tiens plus en place, c’est dire!
De son autre main, Adonis fit apparaitre une fiole et un bouchon de liège d’un geste adroit, puis avec précaution, il fit doucement glisser la petite goutte d’eau le long de la paroi en verre, sans oublier de boucher le récipient.
- Ca y est, notre trésor est en sécurité. Ce sera notre secret.
- Oui, ce sera notre secret.
Plongée dans le bonheur le plus complet, Tessa ressenti avec plaisir leurs cœur entrer en résonnance à nouveau. Ils étaient enfin reliés, et elle devait reconnaitre que sa présence en elle lui avait manqué.
Elle n’avait d’ailleurs même pas à lui demander s’il en avait été de même pour lui, car rien qu’en plongeant son regard dans le sien, elle sut qu‘il ressentait la même chose. Ils étaient frère et sœur dans l’adversité, et cela ne changerait plus.
- Te joindras-tu à notre cause Tessa? Te battras-tu avec nous pour notre liberté et la pour la chute du démon?
Remplissant ses poumons d’oxygène dans une longue inspiration, la Songeuse pris peu à peu conscience de tout ce que sa réponse allait impliquer, de tout ce qu’elle allait devoir abandonner et sacrifier, afin de pouvoir atteindre cet idéal avec Adonis. Mais peu importait, elle était prête.
- Oui.
- Alors allons-y.
Quelques minutes plus tard, tous deux pénétraient à nouveau dans la Chambre Bleue. Ils y retrouvèrent Florent qui les attendait, sagement assis sur le lit et les yeux rougis par des pleurs récemment versés.
En les voyant arriver il ne leur posa aucune question, se contentant d’une simple remarque face à l’expression déterminée de leur visage.
- Maintenant c‘est à nous de jouer.
***
Le lourd silence qui s’étirait entre eux dura si longtemps qu’Elizia senti ses membres s‘engourdir peu à peu. Le reste du monde au dehors pouvait bien continuer de tourner selon son rythme naturel ou bien même s’effondrer, aucun des deux n’y accordait la moindre attention ni la moindre importance.
Le regard de l’un plongé dans celui de l’autre, et inversement, aucun des deux ne bougeait le moindre muscle. Ils se contentaient de se dévisager respectivement dans une étrange joute visuelle comme s’ils ne s’étaient jamais vus de leur vie.
Ou comme s’ils se disputaient un quelconque pouvoir.
Cette idée faillit faire glousser Elizia tant elle était saugrenue. Penser de cette façon le laissait croire que lui, le pauvre humain qu’il était pouvait espérer avoir un jour de l’ascendant sur un être maléfique tel que lui, ce qui était stupide. Enfin, sauf s’il parvenait enfin à obtenir son vrai nom, ce qui ne risquait pas d’arriver tout de suite apparemment.
Alors pourquoi continuait-il de jouer à ce petit jeu? Il n’en savait rien lui-même en réalité.
Toujours allongé sur le sofa, et le regard encore plongé dans celui si clair de l’incube, Elizia aurait bien baissé ses prunelles sombres pour soulager ses yeux qui commençaient à le brûler sérieusement. Mais bizarrement, il continuait de les garder ouverts. Était-il doté de plus de détermination qu’il ne le pensait ou le faisait-il contre sa volonté ? Il se sentait comme envoûté.
Toutefois, il n’eut pas à se poser la question plus longtemps, car Bébé lui donna un coup de pied qui le fit sursauter, et qui rompit du même coup le lien visuel qu’ils avaient établis entre eux.
Un peu dans les vapes, Elizia baissa lentement le regard vers son ventre et le caressa d’une main douce. Il eut un nouveau sursaut en percevant la voix du Maître au creux de son oreille:
- J’ai gagné petit homme.
Relevant les yeux d’un seul coup, le jeune homme s’obligea à cligner des paupières plusieurs fois. Il avait cru sentir le souffle de l’incube sur sa nuque, mais visiblement, le Maître n’avait pas bougé de sa place, et se trouvait encore sous les draps. Avait-il eut des hallucinations ou était-ce encore un de ses tours de passe-passe habituels? Ce qu’il avait cru entendre lui avait pourtant parut si réel!
Secouant lentement la tête de gauche à droite, il serra les lèvres sans cesser de caresser son ventre.
- Non vous n’avez pas gagné. Je n’ai pas baissé le regard de moi-même car c’est Bébé qui m’a fait sursauter. Nous sommes donc à égalité. Vous refusez toujours de me répondre?
Le Maître le regarda longuement. Manifestement, il prenait son temps pour lui répondre, le jaugeant comme s’il devait lui confier une information d’une importance capitale.
- En effet, je ne te répondrais pas.
- Pourquoi?
Loin de s’avouer vaincu, Elizia esquissa une petite moue intriguée. Ce refus catégorique ne faisait que confirmer ce qu‘il savait déjà, et ne faisait que lui donner envie d’aller plus loin encore dans ce drôle d‘interrogatoire. Bien qu’il sente son corps frissonner sous le regard glacé du démon, il ne résista pas au besoin de pousser un peu plus loin le bouchon, se bornant tout de même à insister devant son mutisme :
- Alors Maître, pourquoi non? Après tout, je ne vois pas ce que vous risquez à me répondre. Je ne suis qu’un humain, donc je ne peux rien contre vous. D’ailleurs, savez-vous qu’imposer autant de refus sur cette simple question, qui est de savoir si le nom que vous prétendez porter est bien le vôtre, me pousse à croire que ce n‘est pas le cas? L’esprit des êtres humains est drôlement tortueux vous savez? Enfin, bien sûr que vous le savez, vous êtes un démon! Le plus souvent il nous suffit d’entendre une chose pour comprendre le contraire. Contraire qui se révèle souvent être la vérité recherchée. Bizarre non? Mais cela, vous le savez déjà, puisque vous êtes plus retors et malin que le plus pervertis des hommes! C’est d’un pratique!
Se prélassant d’un air indifférent sur le sofa, Elizia se passa une main dans les cheveux d’une longueur désormais plus conséquente qu’au jour de son arrivée dans le château. Il savait qu’il allait très loin, mais c’était plus fort que lui, il avait bien trop envie lui faire cracher le morceau, d‘abord parce qu‘il en avait assez de ce jeu de domination que ne cessait de s‘exercer entre eux depuis leur « rencontre », et parce qu‘il en avait assez d‘être sous la coupe de l‘incube. Il brûlait bien trop d’envie d’être à nouveau à l’air libre, de sentir le vent glisser sur sa peau, de vivre une vie normale et de la savourer avec Florent pour se montrer patient plus longtemps. D’autant plus que Paélia comptait sur eux, qu’il ne leur restait plus que quelques semaines, et que cette seconde chance qu’elle leur avait accordée était la dernière.
Au fond, de lui, le jeune homme sentait que ce qu’il voulait, c’étaient des résultats, voire instantanés si possibles. Et à en juger par la manière dont il le voyait froncer les sourcils au-dessus de ses prunelles bleues - qui scintillaient à présent d’une lueur de profond agacement -, Idalgo n’était pas loin de le faire sortir de ses gonds.
Ce qui le fit franchement sourire.
- Tu as des arguments intéressants, mais ma réponse est la même. D’ailleurs je n’ai pas à me justifier devant toi. Maintenant cette discussion est close.
Comme c’était évident! Le sourire du jeune homme s’élargit un peu plus. Encore un peu, et il aurait pu prévoir chacun des mots que le démon venait de prononcer.
- Bien sûr Maître, si c’est ce que vous désirez…
- Oui, c’est en effet ce que je désire. Mais tel que je te connais, je te déconseille fortement - pour ton propre salut et pour le bien-être de l‘enfant - de chercher à répondre à cette question par toi-même.
- C’est noté.
Comme si ce n’était pas exactement ce qu’il était en train de faire! Décidemment le Maître titillait vraiment son audace. Adonis lui avait bien dit qu’obtenir son nom serait tout sauf simple, mais il ne s’était pas attendu à ce que le Maître lui offre pareille résistance. Du coup, lui, qui avait déjà bien insisté sur le sujet jusqu’à la lourdeur, allait devoir serrer les dents et changer radicalement de stratégie. Il avait essayé les négociations civilisées, maintenant il allait employer la séduction pure. Cette option ne lui plaisait pas du tout, car elle était risquée et dépendait surtout des performances de son corps. Mais que pouvait-il faire d’autre? Il n’avait plus d’autres idées.
Tout son plan se résumerait donc à un seul mot : la séduction.
Prenant une brusque inspiration pour se donner du courage, il lança d’un air nonchalant :
- Dites, je crois que c’est reparti. Bébé en redemande on dirait.
Un rire moqueur suivit ses propos.
- Et bien, et bien, je vois que tu n’éprouves plus la moindre gêne en ce qui concerne le sexe. Si je me souviens bien, il y a encore quelques mois, tu rougissais comme une pivoine lorsque j’en faisais allusion et tu te débattais comme un tigre pour défendre ton soi-disant honneur ou amour? Peu importe, de toutes façons. L’un comme l’autre, ces « valeurs » n’en sont pas pour moi. Comptes-tu venir maintenant ou as-tu prévu de me faire attendre jusqu’aux calendes grecques?
Le visage tourné vers l’incube, Elizia laissa ses lèvres s’étirer en un pauvre sourire désabusé.
- Tiens donc, pourquoi ai-je l’impression que vos questions n’attendent qu’une seule réponse?
Son vis-à-vis lui offrit en retour un sourire d’une effrayante cruauté.
- Je te laisse deviner. Maintenant viens.