Quelque part dans les profondeurs de l’école, le maître des lieux assistait lui aussi au banquet.
Langoureusement allongé sur un lit aux draps de satin, il contemplait d’un air amusé, les convives qui festoyaient.
- Approche-toi de lui Sorrel.
La surface du miroir sur laquelle se transmettait la vision de la salle à manger se troubla légèrement. Puis un rapprochement s’effectua, et se focalisa sur une personne au physique très séduisant.
- Oui, plus près…C’est ça.
Captivé, Cèlüè se redressa sur son séant et s’approcha du Miroir pour le caresser du bout des doigts, de longues trainées de givre se formant sous son toucher. Un long rire empli de contentement s’échappa alors de sa gorge lorsqu’il parcouru l’image de son regard glacé.
Se rallongeant sur les draps auprès de la panthère qui venait de se coucher près de lui, il saisit un grain de raisin entre ses doigts fins et le porta à sa bouche déjà étirée par un sourire carnassier.
Sa voix grave et lourde de sensualité résonna dans l’immensité de la pièce alors que sa main caressait le pelage lustré de l’animal.
- Bientôt. Très bientôt…
***
Les assiettes et les verres, comme les pichets de vin et de liqueur, se vidaient de plus en plus lentement à mesure que le temps passait. Les mines auparavant joyeuses devenaient lasses, les mouvements se faisaient plus lents et les éclats de rires de moins en moins vifs.
Tout appétit avait quitté Elizia qui se sentait doucement sombrer vers le sommeil, englué dans une sorte de somnolence léthargique assez désagréable. Il voyait bien que beaucoup de ses camarades dormaient déjà, le nez plongé dans les assiettes, les bouches ouvertes et des ronflements s‘échappant par moment d‘entre leurs lèvres entrouvertes.
Le désir de fermer les yeux pour se laisser, lui aussi, happer par le sommeil le démangeait de manière quasi épidermique. Installé sur le rembourrage confortable de sa chaise dans un silence presque total, Elizia disposait de conditions idéales pour céder à l’impulsion. Mais étrangement, quelque chose l’en empêchait, comme si une sorte d’intuition ou de sixième sens annihilait chaque parcelle de sa fatigue, afin de le garder éveillé.
Rêvassant à moitié, il secoua la tête pour s’éclaircir les idées. Quand son regard tomba sur le haut de la table où siégeaient toujours leurs professeurs, il remarqua qu’aucun d’entre eux ne semblait touché par la somnolence environnante. Au contraire, ils étaient très éveillés.
Un peu trop même.
Intrigué, Elizia plissa les yeux pour mieux les distinguer à travers les fumées de bougies éteintes qui empuantissaient l’air, et remarqua qu’un dixième siège était disposé près des neuf autres, mais que celui-ci était vide. Se pencha un peu plus afin de mieux voir, il s’aperçut alors qu’il s’agissait d’un siège avec un haut dossier.
Etrange.
Quel professeur était si important au point de bénéficier de telles faveurs?
Lentement, son attention se focalisa vers les occupants des sièges voisins. Il allait arriver à une conclusion, lorsqu’un sursaut formidable le secoua de la tête aux pieds.
Croyant soudainement avoir perdu la raison, le jeune homme se frotta les yeux afin d’être sûr que ce qu’il voyait n’était pas une hallucination. Il ignorait complètement pourquoi ceux qu’il regardait venaient d’adopter une apparence si radicalement différente, mais en revanche, une chose était certaine : ces gens, ou plutôt ces créatures, n’étaient pas sensées exister ailleurs que dans les contes pour enfants!
Installés en un arc de cercle parfait et, comme s’ils avaient lu dans ses pensées, les neufs professeurs braquèrent, sans prévenir, leurs regards sur lui dans un ensemble quasi parfait.
Des vampires. Des elfes. Un être à trois têtes. Ainsi que bien d’autres créatures dont la dénomination fantastique lui échappaient, le scrutaient de leurs regards millénaires, soumettant ses pensées à un examen approfondit et désagréable.
Leur intrusion commençait tout juste à devenir de plus en plus douloureuse et impudique, quand la voix lascive et mélodieuse, identique à celle du train et du hall, retentit aux oreilles du baron, le faisant frissonner.
***
D’un pas tranquille, Tessa parcourait silencieusement les couloirs plongés dans la pénombre. Son flair la guidait vers la Chambre des Plaisirs où le Maître l’attendait avec impatience. Pour elle, nul besoin de lumière, sa vue et son odorat lui permettaient de voir et de se diriger comme en plein jour dans les dédales de couloirs de la Prison.
La porte s’ouvrit d’elle-même pour la laisser entrer lorsqu’elle feula devant le battant.
Trottinant jusqu’au lit gigantesque, elle rejoignit un homme occupé à scruter les images que lui montrait Sorrel, le Miroir de Vérité.
D’un saut leste et élégant, elle bondit pour atterrir avec souplesse sur le lit puis se blottit contre celui qu’elle servait depuis sa naissance. Une main pâle plongea aussitôt dans son pelage d’un noir luisant, entamant d’un geste nonchalant, une série de longues caresses paresseuses qui la firent ronronner de plaisir.
- Tessa, ma douce… Tu as fait un travail remarquable avec Adonis. La nuit dernière fût un véritable délice grâce à tes soins.
- Il n’y a rien que je ne ferais pour vous Maître.
- Je le sais… Je le sais.
Un sourire aux lèvres, l’homme se leva avec lenteur, et fit le tour de la luxueuse pièce, caressant d‘un regard brillant les tentures rouge carmin qui ornaient ses murs, comme s’il ne les avait jamais vues auparavant. Ses pieds bottés foulaient le sol couvert de moquette pourpre avec la légèreté d’un oiseau, formant de petits cercles, envoyant valser, au passage, les innombrables coussins qui couvraient le sol. Tel un danseur, il tourna gracieusement sur lui-même, ses longs cheveux d’un noir corbeau s’enroulant si étroitement autour de ses jambes, qu’il manqua de tomber à la renverse.
Sa voix veloutée emplit de nouveau la pièce :
- Tout est enfin en place, après des millénaires d’attente! La fin est si proche ma chère Tessa! Je suis certain que tu la sens toi aussi…
La concernée acquiesça d’un battement de queue.
- Cela sera facile, tu verras. Il ne me reste plus qu’à le séduire, à prendre leurs pouvoirs à tous, et alors je pourrais enfin me libérer, goûter aux vrais plaisirs qu’offre la vie et…
L’abattement du félin l’interrompit dans son exaltation.
- Mais malheureusement je ne t’aurai plus, ma douce confidente. Et toi non plus tu ne seras plus là Sorrel.
Silencieux contre son mur, le grand Miroir ne broncha pas. Qu’aurait-il pu dire de toute manière? Il avait été créé dans le but de satisfaire le Maître, pas de donner son avis où d’exprimer ses émotions! Toutefois, il devait avouer qu’après avoir passé un millénaire auprès de lui, sa présence et son affection lui manqueraient énormément.
- Quelle heure est-il?
Cèlüè se pencha sur le Miroir et son sourire déjà énorme, s’agrandit encore jusqu’à lui dévorer la moitié du visage.
- Mais il est horriblement tard… Pourquoi aucun de vous ne me l’a signalé?
- L’attente intensifie le plaisir Maître.
- Certes. Mais ici ma douce, c’est moi qui prend les initiatives.
La contrariété qui perçait dans la voix était voilée, mais la menace avait fait mouche. Tessa baissa les oreilles en signe de soumission.
- Oui Maître, pardonnez mon audace. Cela ne se reproduira plus.
- Je n’en doute pas une seconde.
Malgré ses dires, la panthère savait très bien que toute cette gaieté n‘était que de la poudre aux yeux. Elle avait appris depuis longtemps, que tomber dans ce genre de piège pouvait lui être très douloureux. Présenter des excuses incorrectement formulées au Maître, lui aurait coûté une punition dont elle gardait encore des cicatrices. Renouveler l’expérience n’était pas nécessaire.
Toujours enjoué et souriant, Cèlüè frotta ses mains l’une contre l’autre.
- Bien, trêve de plaisanterie. Il est temps de cueillir les fruits mûrs…
Il se pencha une nouvelle fois sur Sorrel.
- Mmmh, je vois que les Pantins ont déjà sondé tout le monde, bien. Tiens donc, ils ont même… Oh, intéressant. Il y en a beaucoup plus que je ne l‘imaginais, et ce sont tous des hommes. C’est réellement excellent!
Excité et fébrile, son maître se comportait comme un enfant devant un nouveau jouet. Mais Tessa comprenait son agitation. Il y avait trop longtemps que le Maître souffrait d‘être enfermé, et à présent que l’opportunité de se libérer se présentait, il ne fallait surtout pas qu‘elle lui échappe.
Une lueur de joie passa dans ses yeux d’un bleu de glace, et elle en eut un pincement de cœur. Dieu qu’elle tenait à lui! Il lui serait bien douloureux de le laisser partir le moment venu… Quant à Adonis… Un frisson d’horreur la parcouru quand elle songea à la douleur que le pauvre garçon éprouverait lorsqu‘il apprendrait la nouvelle.
- Sorrel, allons-y.
- Oui Monseigneur.
Obéissant, le Miroir s’auréola docilement d’une intense lumière bleue, permettant ainsi à son maître de prendre la parole et d’observer sans être vu, ceux à qui il s’adressait :
- Chers étudiants, je vois que vous êtes cinq à ne pas avoir succombé au Charme de Morphée, ce qui est un nombre relativement appréciable. Bravo! Cela veut donc dire que vous êtes spéciaux. Veuillez, je vous prie, passer cette porte pour passer à l’autre pièce.
***
Une porte dissimulée dans la pierre apparut alors et s’ouvrit d’elle-même pour inviter les élèves à la franchir.
Aucun des cinq jeunes hommes ne remarqua l’extraordinaire de la situation, car leurs regards étaient rivés sur les créatures assises au bout de la table, leurs visages tétanisés par des sentiments divers : ébahissement, dégoût, stupéfaction, frayeur et désir - ce dernier sentiment étant causé par la voix qui leur parlait.
- Je vois que vous avez remarqué vos professeurs. Habituellement, leur véritable apparence est dissimulée sous un Voile d‘Illusions, qu’ils ne retirent qu’en privé afin de ne pas choquer nos étudiants. Visiblement, il semble qu’ils aient fait exception pour vous ce soir. Laissez-moi vous les présenter.
Lesdits professeurs, qui n’avaient esquissé qu’un mouvement depuis le commencement du banquet, se figèrent dans une immobilité de statue.
- Voici, pour commencer, ces Messieurs Démidérus et Démitrius, professeurs d’Histoire et de Littérature Ancienne.
Deux vampires au teint blafard et aux canines pointues, inclinèrent la tête avec raideur, leurs yeux rouges sombre scintillant d’un éclat étrangement menaçant.
- Vient ensuite Maître Angelius Ed’Ababalban, professeur de Bienséance et d’Etiquette.
L’Elfe aux oreilles effilées se leva pour exécuter une gracieuse révérence qui fit luire ses longs cheveux d’un blanc nacré, briller ses yeux couleur d’automne qui parcouraient la salle avec un calme olympien, et bruisser sa longue et ample tunique couverte de glyphes, le rendant aussi intimidant que fascinant.
- Puis Messieurs Adalfus, professeurs de Sciences Naturelles, de Chimie, de Physique et de Mathématiques.
Un cri horrifié et peu masculin, s’éleva dans la salle lorsqu’une créature mi-hydre, mi-humaine salua les cinq élu d’un acquiescement bref.
Orion, Rodrigue et Arnolfe Adalfus partageaient un même corps pâle et filiforme, dont les trois têtes étaient perchées sur des cous aussi longs que ceux d’une autruche, mais dont les visages étaient différents. Celui d’Orion était rougeaud et gonflé, ses yeux globuleux et sa lèvre inférieure pendante lui donnaient un air particulièrement repoussant. Celui de Rodrigue semblait plus délicat, ses traits étaient plus fins et plus doux que ceux de son frère mais d’une joliesse quelque peu altérés une chevelure emmêlée d’un blond filasse. Celui d’Arnolfe était surmonté d’une épaisse tignasse brune - si fournie qu‘elle ressemblait à un nid d’oiseau -, à moitié mangé par d’épaisses lunettes et orné d’un bouc entortillé qui prolongeait, de façon astucieuse, la pointe de son menton.
- Enfin, ces Messieurs Wolf, Mandarin, Célestin et Florentin, respectivement professeurs de Politique, d’Economie, d’Art et de Langues.
Un chien bipède en habit de gentleman, un asiatique en tunique de soie blanche, un ange à l’aura indescriptible et un gnome à l’air revêche, saluèrent tour à tour les étudiants aux regards éberlués.
- A présent que les présentations sont faites, jeunes gens, veuillez entrer dans la pièce à côté. Il est temps.
- E-excusez-moi Monsieur, mais…Et le di-dixième enseignant?
Un doux gloussement retentit dans la salle, chargé d’une telle sensualité qu’une vague de plaisir chauffé à blanc traversa tous les corps en sueur, provoquant en eux de violents frissons.
- Mmmh… Norman Storm, je présume?
Ledit Norman se recroquevilla dans son siège, tentant de cacher son érection plus que proéminente.
- O-oui, oui c’est moi…
- Si vous désirez une réponse Storm, franchissez cette porte. Ne me faites pas perdre mon temps!