La porte grande ouverte paraissait leur tendre les bras, les appelants à la franchir dans une silencieuse invite. Les étudiants se levèrent alors avec réticence, et le silence, déjà troublé par les soupirs des dormeurs, vola en éclat quand le crissement des chaises sur le carrelage résonna dans l’immensité de la salle.
Lorsqu’ils eurent franchi le seuil, la porte se referma derrière eux sans faire aucun bruit, les enfermant dans le noir le plus complet. Elizia essaya d’enclencher la poignée plusieurs fois pour ouvrir la porte, sans résultat.
- Je n‘arrive pas à l‘ouvrir!
Chacun d’eux essaya mais aucun ne réussit à l‘ouvrir. La crainte et la panique s’emparait peu à peu des esprits quand Elizia ressenti une présence insaisissable croitre autour de lui. Cela ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. Cela ressemblait à une sorte d’énergie, à quelque chose de mouvant et de sauvage, qui semblait les…humer?
Tendant une main afin de vérifier que son intuition était bonne, il sentit ses doigts entrer en contact avec quelque chose de froid, de dur et de doux. Mais surprit par ce contact, il retira vivement sa main, et se recula jusqu’à heurter le linteau de la porte.
Qu’avait-il touché?
***
Dans l‘obscurité qu‘il rendait plus opaque encore afin de s‘y fondre, Cèlüè reprenait difficilement le contrôle de ses nerfs, troublé par ce contact impromptu. Le baron avait senti sa présence et l’avait touché.
Cela n’aurait pas dû être possible.
Quelques minutes après l’ouverture de la porte de la salle de banquet, il avait quitté sa chambre grâce à un passage dissimulé par un rideau de velours. L’ouverture l’avait mené dans la pièce circulaire où l’attendaient les cinq étudiants affolés. Dans le noir, il les avait observés, se faisant aussi discret qu’un tigre en chasse, tournant autour d’eux afin de les sentir, de les goûter. Mais lorsqu’il s’était approché du baron, celui-ci l’avait touché du bout de ses doigts. Une prouesse que personne n’était censé pouvoir accomplir quand il usait de ses pouvoirs. C’était…intéressant.
Il s’appliquait à mettre de l’ordre entre les différentes pensées parasites qui se bousculaient dans son esprit, quand sa concentration fut perturbée par un cri paniqué.
- Enfer! Nous sommes enfermés! Ce fou nous a enfermés!
Moi? Un fou?
Amusé par la situation malgré son trouble, Cèlüè fit apparaître un siège à haut dossier brodé d’argent, puis s’y assis. Sa voix mélodieuse retentit, emplissant bientôt la pièce d’une sensualité brûlante qui fit grimper la température des corps et durcir certains membres.
- Premièrement jeune Gauthier de la Claie, je ne suis pas fou. Deuxièmement, pour votre propre sécurité, je vous conseille fortement de ne pas invoquer le nom du Monde des Ténèbres à la légère, on ne sait jamais ce qui peut en sortir, et cette ignorance vous le ferai amèrement le regretter.
***
Surpris par la voix, les étudiants sursautèrent dans un cri de terreur et ledit Gauthier s'écria :
- Mais qui êtes-vous? Comment connaissez-vous mon nom?
La pièce s'illumina sans prévenir, subitement éclairée par une myriade de bougies que le Maître fit apparaître d'un claquement de doigts. Nimbé de lumière, il se révéla alors enfin à leurs regards méfiants.
Majestueux de prestance dans ce fauteuil princier, le Maître était comme enveloppé d’une aura indéfinissable, pleine d’un érotisme dévorant et dévastateur. La sombre rivière de ses cheveux s’écoulait le long de ses épaules jusqu’au sol, recouvrant comme une cape, son corps vêtu d’une chemise de soie blanche ouverte sur un torse diaphane et d’un pantalon noir qui le moulait comme une seconde peau. Ses bottes cirées luisaient sous l’éclat scintillant des bougies, contrastant avec les fins gants blancs qui lui couvraient les mains. Chacun pouvait deviner la finesse du corps et la fermeté des muscles sous les fines étoffes, un genre d’œuvre d’art qui leur donna à tous l’eau à la bouche malgré eux.
- Si mes souvenirs sont bons, je crois vous avoir déjà dit que je savais tout sur chacun d’entre vous Gauthier. Je dirais même que je vous connais mieux que vous-même. A présent, asseyez-vous.
Un jeune homme blond, maigre et affublé d’un minuscule nœud papillon, s'avança vers le Maître, enhardit par un quelconque excès de courage.
- Nous asseoir? Où donc? Sur le sol?
Le Maître inclina la tête, une lueur contrariée dans le regard.
- William Ferguson. Je vous conseille de surveiller votre façon de me parler. L’impertinence est un défaut qui m‘insupporte.
Le concerné tressaillit et recula d'un pas. Le Maître soupira dans son fauteuil.
- De toute évidence, la politesse est une vertu que je vais devoir vous enseigner. A tous.
Sur une pensée, il fit apparaître une rangée de sièges en velours noir et d’un regard, il leur ordonna à tous de s’asseoir, ce qu’ils firent heureusement en silence.
A l’affut du moindre détail qui pourrait le renseigner sur son identité, Elizia observa l’inconnu avec une attention soutenue, complètement subjugué par l'aura sensuelle qui émanait de lui. Bien malgré lui, il imaginait déjà comme il pourrait être exceptionnel de faire l'amour avec cet homme, de sentir ce corps chaud et puissant contre le sien, de s'empaler de lui-même sur son membre qu'il devinait chaud et palpitant...
Minute.
S’empaler de lui-même ? Coucher avec un autre homme que Florent?
Cette créature de luxure lui faisait perdre la tête! Depuis quand pensait-il ainsi? Jamais il ne s'était permis d’imaginer des choses aussi traîtresses!
Comme s'il avait perçu le conflit intérieur d'Elizia, le Maître tourna la tête vers lui, une lueur indéfinissable dans le regard.
- Vos pensées sont intéressantes Von Waldorf. Il me tarde de connaître plus avant ce Florent qui semble tant accaparer votre esprit.
L’intéressé leva les yeux pour les plonger dans un regard de glace qui le pétrifia totalement.
Caché derrière un masque blanc aux arabesques noires serties de diamants - le même que celui du messager maintenant qu‘il y pensait -, le visage de son vis-à-vis semblait figé dans un perpétuel rictus pervers. Seuls restaient visibles à travers des ouvertures découpées en amande, ses yeux brillant d’un éclat mystérieux et pénétrant. L’emprise de ce regard bleu le pénétra si profondément qu’il sentit une vague de frissons parcourir sa colonne vertébrale. Troublé aux tréfonds de son être, le jeune homme préféra baisser les yeux pour échapper à ce regard désagréablement scrutateur.
La voix du Maître s'éleva à nouveau, douce et enjôleuse.
- Nous sommes dans ma bibliothèque personnelle.
Les murs de ladite bibliothèque étaient tapissés de livres aux reliures dorées de toutes tailles et de toutes les époques. Etrangement, à l’inverse des autres pièces de l’école, la pièce était de taille moyenne, et juste assez grande pour les contenir tous les six. Des étagères croulaient sous le poids des fioles et d’instruments inconnus, et d’immenses tapis persans habillaient le sol, donnant à l’ensemble un aspect exotique et chaleureux.
- Comme vous pouvez aisément le deviner, tout, ici m'est extrêmement précieux. Lorsque débuterons nos séances, vous devrez faire très attention à ce que vos gestes ne soient pas brutaux.
Un petit rouquin aux lèvres d’un délicieux rouge carmin sursauta devant la nouvelle.
- Des séances…. Des cours! Vous allez nous donner des cours? Alors c’est vous le dixième professeur!
Un long silence lourd de menace envahit soudainement l'atmosphère, hérissant le poil des étudiants qui se recroquevillèrent instinctivement dans leurs sièges.
Joignant soigneusement ses doigts l’un contre l’autre, le Maître reprit.
- En effet je suis le dixième professeur, mais à l’avenir Daniel O‘Connel, ayez la bonté de demander la parole avant de vous exclamer de cette manière. Je n’apprécie pas les interruptions spontanées. Une remarque que j’ai d’ailleurs déjà faite à monsieur Von Waldorf ici présent et qui doit être encore assez fraiche dans son esprit pour qu’il s’en souvienne en ce moment même, n’est-ce pas?
Honteux et fou de rage, Elizia rougit pour la seconde fois de sa vie. Cet homme prétentieux et pédant osait le narguer avec cette humiliation dont il était lui-même l'auteur! Bouillant de colère, il serra les poings, adressant à cet homme toutes les malédictions qui lui venaient à l'esprit.
- Que de pensées déplaisantes Elizia… La punition de ce soir ne vous a donc pas suffit?
Le pénis d'Elizia déjà à demi durci par l'érotisme de la voix, se raidit finalement tout à fait sous une caresse violente, invisible et perverse. Elizia écarquilla les yeux, surpris par le flot de plaisir et de douleur si identique à celui qui l'avait submergé plus tôt dans le hall.
- J’ai peut-être oublié de le mentionner, mais il est dans votre intérêt de surveiller également vos pensées. C’est moi le maître des lieux, et par conséquent, je sais tout ce qui s’y passe à l’intérieur comme à l’extérieur, y compris dans vos corps et vos esprits. Vous n’avez aucune liberté, souvenez-vous-en. Autrement je serais dans l’obligation de vous le rappeler. Me suis-je bien fait comprendre cette fois?
Il était si ardu pour Elizia de garder le contrôle sur son entrejambe, qu'il répondit après les autres, la voix hachée par l’effort.
- O-oui, m-monsieur...
- C’est « oui, Maître ».
- O-oui, M-maître…
- Voilà qui est mieux.
Son érection diminua alors considérablement et le jeune homme pu respirer plus facilement. Transpirant à grosses gouttes et les yeux brillants, Elizia haletait de fureur, son esprit bouillonnant, réfléchissant à plein régime.
L’inconnu qui se trouvait devant lui ne pouvait pas être humain.
Aucun être au monde, homme ou femme, si séducteur et doué aux arts de la chambre fût-il, ne pouvait ni dégager autant de sensualité et d'érotisme, ni posséder une telle emprise sur les sens, les pensées et les corps d‘autrui. De telles aptitudes n’existaient pas. C'était impossible. Cette personne était autre chose. Quelque chose d'insaisissable, de contre nature et de mauvais, mais autre chose tout de même, et Elizia se jura de découvrir ce que c’était.
Semblant visiblement ne plus s’intéresser aux pensées du jeune homme, le Maître soupira et reprit d'une voix lasse :
- Si plus personne n'a d'objection, de remarques ou de pensées indécentes, je vais à présent vous expliquer la raison de votre présence entre ces murs.
Daniel leva la main.
- Vous nous l’avez déjà expliqué dans le train et dans le hall…Maître. Nous sommes ici pour nous perfectionner dans les matières où l’on excelle déjà, afin de faire partie de l’élite du pays et… Ah non!
Daniel se plia brusquement en deux, les mains plaquées sur son entre-jambe, des gémissements s’échappant de ses lèvres qu'il tentait de garder closes.
- J'admets que vous avez levé la main mais je ne vous ai pas autorisé à parler.
Le Maître se leva de son siège pour s'approcher silencieusement du jeune homme meurtri.
- Vous voulez jouer les Monsieur-Je-Sais-Tout? Malheureusement pour vous, monsieur O'Connel, j’apprécie peu ce genre d'individus.
Tout en parlant, l’homme se déplaçait dans la pièce d'un pas aérien, contournant leurs sièges avec légèreté, laissant glisser la rivière de ses cheveux sur le sol. Les regards des étudiants restaient rivés sur sa personne, observant ses moindres gestes.
- Vous êtes ici dans cette Académie pour une raison bien précise, et si Daniel pense savoir laquelle, il ignore qu’il se trompe complètement.
Arpentant les pans de la bibliothèque, le Maître saisissait un livre, puis une fiole ou une plume qu'il examinait brièvement avant de les reposer à leur place d'un geste gracieux. Sa voix parut, d'un coup, plus enjouée.
- Vous êtes Eléments jeunes messieurs. Des êtres exceptionnels qui n’ont rien en commun avec les vulgaires humains auxquels vous vous pensez si semblables, et dont les Pouvoirs correspondent à ceux des quatre éléments de la Nature : l’Eau, l’Air, le Feu et la Terre. Mon but est de réveiller cette magie puissante qui sommeille en vous, et par la suite, de l’exploiter.
Les étudiants se regardèrent tour à tour, n'osant plus demander ni penser quoi que ce soit. Inquiet, Elizia fronça les sourcils. Il y avait quatre éléments et ils étaient cinq hommes. Etaient-ils tombés entre les griffes d’un fou qui ne savait pas compter ? Celui-ci semblait réellement croire en l’existence de la magie, alors qu’elle n’était pourtant qu’un mythe enseigné aux enfants pour embellir leurs rêves.
- Mon cher baron, pour votre information, je ne me suis pas trompé dans mes comptes, et rien n’est plus faux que le contenu de vos pensées. Souvenez-vous de ce que vous avez vu dans le train, dans la salle de banquet ainsi que dans cette pièce, et vous réaliserez par vous-même qu’elle erreur vous perdurez à croire.
Pris de court, Elizia sursauta. Il commençait sérieusement à détester la manie qu'avait cet homme que de s'infiltrer si aisément dans les pensées des gens.
La suggestion du Maître le contrariait et il aurait aimé protester et défendre son point de vue, mais en repensant à tout ce qu’il avait vu, il reconnut de mauvaise grâce que certaines choses n’avaient effectivement pas de sens tant qu’il excluait toute idée de magie. Les évènements étranges du train, les effets déstabilisants de la voix, l'apparence des professeurs… Toutes ces choses l’avaient indubitablement troublé, mais ce dernier point…. Ces créatures l’avaient carrément perturbé. Tellement d’ailleurs, qu’en y repensant à présent, il réalisa qu’il avait inconsciemment préféré croire que ce qu’il avait vu avaient été des hallucinations causées par le vin bu tout au long du repas, et non de vrais êtres faits de chair et de sang.
- La vérité est parfois douloureuse… Le vin n’aurait pas pu vous donner de telles visions mon cher Elizia. Vous ne possédez pas l’imagination nécessaire.
» Monsieur Von Waldorf mis à part - car pour lui, mes employés ont volontairement dévoilé leur identité afin qu’il ne soit pas en reste -, sachez messieurs que votre nature particulière vous permet de distinguer les phénomènes magiques ainsi que la véritable nature de chaque chose. Ce que vous tous avez vu à la table des professeurs, ne sont pas des hallucinations, mais les vrais visages de vos enseignants.
Victime d’un vertige, le jeune homme n'entendait ni ne comprenait plus rien, ses oreilles et son cerveau refusant de lui transmettre une quelconque pensée cohérente. Ce qu'il avait vu était réel. Les vampires, les anges, les elfes et toutes ces créatures n‘étaient pas un mythe. La magie existait bel et bien. Et lui, Elizia Von Waldorf, se trouvait coincé dans ce monde impossible pour les trois prochaines années à venir.