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Un gâteau nommé désir - Petit conte diabolique pour enfants perdus

Adam voulait créer le gâteau parfait.
Une Forêt Noire.
Une appétissante construction de génoise qui ferait pétiller l’œil et frémir les papilles. Une avalanche de chocolat et de chantilly, de cerises confites et imbibées de kirsch, d’éclats de cacao dispersés entre les rochers blanc-cassé de crème fouettée, mousseuse, et légère à souhait.
Tout. Tout était là pour lui assurer un franc succès. Mais hélas, Adam n’avait rien à lui qui puisse lui permettre d’atteindre son objectif, qui, il en était certain, révolutionnerait le monde!
Alors il fit un pacte avec le diable.
Celui-ci se présenta à lui sous la forme d’une ombre visqueuse et vaguement nauséeuse - tel qu’il était, il ne pouvait se présenter sous son apparence originelle à ses yeux d’humains, autrement il le tuerait, ce qui serait bête car dans ce cas, obtenir son âme lui serait impossible - attendant patiemment d’entendre la requête qui allait lui être sommée.
- Je veux parvenir à créer La Forêt Noire parfaite.
Figé dans une immobilité de pierre, le diable resta un long moment frappé de stupeur. Puis il éclata de rire.
Décidemment, les humains l’étonneraient toujours. Ce gamin inconscient l’avait appelé pour une…Forêt Noire?  Le pire - et donc le plus drôle - était qu’en plus il paraissait affreusement sérieux à ce propos!
Son petit visage mignon se chiffonna sous la frustration et la honte d’être la cible de moqueries dont il ne comprenait même pas la cause.
Mais quoi qu’il en soit, ce garnement insouciant restait avant tout un client. Alors le diable s’arrêta enfin de rire et s’éclaircit la voix d’une toux légère, et demanda d’un ton intéressé et dégoûtant de politesse :
- Hem? J’ai cru mal entendre. As-tu dit que tu avais besoin de moi pour une Forêt Noire?
L’expression grave, Adam hocha lentement la tête.
- Vous avez bien entendu.
A nouveau sur le point de céder à son hilarité grandissante, le diable s’éclaircit à nouveau la gorge.
- Hum! Donc si je comprends bien, mes fabuleux pouvoirs vont servir pour la confection d’un…gâteau?
Le rire n’était pas loin. Sauf que cette fois, c’est sur le visage d’Adam qu’il se manifesta.
- Vous avez parfaitement saisi. Grâce à vous, ce gâteau sera une merveille. Avec lui, je révolutionnerai le monde et lorsque nous en serons là, vous aussi vous saurez profiter de la gloire dont nous hériterons! Une gloire, qui je suis sûr…
S’étouffant à moitié de colère sous les mots posément exposés par le jeune homme, dont les propos partaient en circonlocutions de toutes sortes, le diable leva le bras et mit fin aux palabres.
- Donne-moi une bonne raison, une seule, de gaspiller mes pouvoirs dans ce marché ridicule.
Le jeune homme eut un petit sourire narquois.
- Je viens de vous le dire, cela vous profitera à vous aussi.
- Comment cela?
Le sourire se fit plus grand. Plus large.
- Vous allez obtenir mon âme, mais aussi celles de milliers d’autres personnes!  Après la première bouchée, les gens se précipiteront chez moi pour ravoir une part de ce gâteau dont l’idée vous fait tant rire. Je veux les enchainer à leurs pulsions, les enfermer en eux-mêmes et les regarder mourir sans qu’ils ne s’en rendent compte. Je veux pouvoir créer quelque chose qui attire et empêche de s’en défaire. Je veux cette Forêt Noire le diable, je veux le pouvoir qu’elle va m’apporter. Durant toute ma vie, je n’ai fait qu’entendre « Adam!! » par-ci,  « Adam!!! » par-là! J’étais toujours tout seul partout où j’allais. Personne ne me fréquentais, et je ne fréquentais personne.  Ils ont passé leur temps à me dire que je ne ferais jamais rien de ma vie. Mais aujourd’hui  je veux leur montrer à tous qui je suis, ce que je peux faire, et jusqu’où je peux aller lorsque je le désire!
A la fois pensif, et réjouit, le diable réfléchit en tirant lentement sur la barbe de son bouc, comme lorsqu’il réfléchissait à une situation  méritant d’être réfléchie. Une affaire de création gourmande n’était pas dans ses cordes, ou du moins ne le voulait-il pas. Mais une histoire d’orgueil, de peur de honte, et de douleur, et de colère, l’était assurément.
- Très bien, Tope-là gamin.
Mais au moment où leurs mains - l’une fantomatique, l’autre bien humaine -, allaient se toucher, le diable repris la parole sur ses mots sibyllins :
- J’ai oublié de te préciser une petite chose.
Intriqué, le jeune homme hocha la tête. Il était prêt à tout pour atteindre son nouveau but.
- Tu as marchandé ton âme, mais j’aurais besoin de ton corps. Cela tu ne l’as pas monnayé ni interdit de saisie. Tu me l’as offert et donc je le prends.
Choqué par cette évidence malsaine, Adam voulu protester mais il avait agit trop lentement, et la poigne du diable se referma sur la sienne, scellant ainsi automatiquement chacun des points du contrat.
Néanmoins, furieux et rageant d’avoir été joué et mit à terre sur un échiquier si truqué de fautes et face à un joueur si retors et mauvais perdant, Adam s’étouffa de frustration, les joues rouges, de lourds postillons s’échappant de sa bouche maculant l’ombre obscure sur son tapis.
- Quoi, vous voulez mon corps… Vous avez déjà mon âme, ce n’est pas suffisant?
L’air innocent, le diable jouait avec le bout de ses doigts.
- Hm? Peut-être aurait-ce été le cas si tu avais fait plus attention et protégé ce qu’il restait de ta personne.
S’étouffant toujours avec sa salive, Adam devint d’un rouge tomate encore plus intense.
- Mais…Mais qu’allez-vous en faire? Vous-mêmes ne possédez pas de corps!
Le diable eut un sourire d’épouvante.
- Cela mon cher, tu le sauras en temps voulu.  Je n’ai pas de corps physique, mais je t’assures qu’il est tout ce qu’il y a de plus fonctionnel.

Dès lors, le succès se précipita sur lui, l’ensevelissant de sa masse sans cesse grandissante, l’étouffant presque sous l’étendue de sa demande.
Sa Forêt Noire était enfin connue. Mondialement.
Et Adam nageait dans un bonheur absolu.

Il était donc clair que le jeune homme vivait bien. Mais un soir, alors qu'il fumait paresseusement un cigare dans le cadre démesurément lambrissé de son nouveau bureau, une ombre suintant le souffre et le stupre s'infiltra sous la porte et fit son apparition.
Avec un sursaut, Adam se redressa puis éteignit précipitamment son cigare.
Le diable était revenu chercher son dû, et il n'apprécierait surement pas que celui-ci soit entouré de fumée malodorante.
- Bonsoir Adam.
Le concerné mit un temps avant de répondre.
- Bonsoir.
Le silence s'épaissit.
- Tu n'es pas très bavard.
- Vous non plus.
- Certes. Alors je vais faire l'effort de parler pour deux. J'imagine que tu sais ce que je suis venu chercher?
Déglutissant à grand peine, Adam s'obligea à répondre.
- Oui.
- Bien. Alors je te propose que nous nous y mettions tout de suite. J'ai d'autres affaires en cours, et j'aimerais mieux ne pas m'attarder.
- Ah... Et euh, comment faut-il donc procéder?
Un rire aux inflexions malsaines sembla parcourir les épaules fantomatiques du diable.
- Oh, et bien, rien de plus simple. Mets-toi face à ton bureau, dos à moi, et pose tes mains sur la surface, les jambes bien écartées, et le buste penché.
Sceptique, Adam prit le temps d'analyser ce que son interlocuteur lui demandait de faire. Répondre à ces exigences nécessitait qu'il fasse le tour de l'imposant meuble qui lui servait de bureau et qu'il lui tourne le dos, s'exposant totalement dans une position des plus suggestives qui plus est!
C'était totalement hors de question.
Secouant la tête avec détermination, Adam ramassa le cigare qui se mourait dans le cendrier, et le ralluma une fois replacé entre ses lèvres. Après en avoir tiré quatre longues bouffées, il s'enfonça plus profondément sans son fauteuil.
- Non merci. Je vous suggère de trouver un autre moyen, celui-ci ne me convient pas.
Sa peur et son angoisse s'étaient évaporées suite à cette demande incongrue, et à présent, Adam avait retrouvé sa belle assurance. Mais alors qu'il prononçait ces mots, la présence du diable devint bien plus tangible, plus solide qu'auparavant. Son ombre, comme nourrie par eux, se fit plus réelle, plus dense, et au fur et à mesure qu'elle avançait vers lui, Adam sentit revenir la peur.
- Je ne t'ai pas demandé si mes ordres te convenaient Adam. Nous avons un marché, et tu n'a pas d'autre choix que de l'honorer. Tu me dois toujours ton corps et ton âme, alors obéis. Lève-toi et mets-toi face à ton bureau.
La force qui s'imposa alors à lui, le souleva de sa chaise, le fit lâcher le cigare, et le poussa à marcher puis à se placer dans la position exigée, étouffa au fond de sa gorge toute protestation qu'Adam aurait pu vouloir émettre. Le diable, en cet instant, n'avait que faire de sa volonté et le lui montrait clairement. Il était venu pour récupérer son bien, et il comptait bien l’obtenir immédiatement!
Se retrouvant donc terriblement penché au-dessus de son bureau, le haut du corps seulement soutenu par la force de ses bras, et les jambes écartées presque au point de faire le grand écart, Adam eut soudain la vision fugitive de ce qui s'apprêtait à lui tomber dessus.
Il allait être violé.
Le Mal incarné allait disposer de son corps selon son bon vouloir, et Adam ne pourrait pas s'y opposer. La force phénoménale qui le clouait sur place l'attestait amplement, ne lui laissant aucune chance d'y échapper. Ainsi pris au piège, c'est à cet instant qu'il prit la pleine mesure de ce qu'il avait fait. Adam s'était condamné lui-même à subir cet avilissement corporel pour l'éternité, et cela sans aucun retour en arrière possible.
Il allait plonger dans un abîme de souffrances perpétuelles, et s'en rappeler la cause fit se tordre son estomac de stupeur.
Il allait vivre l'enfer pour un gâteau. Pour une putain de Forêt Noire!
Saisit d'horreur, il sentit des sanglots humiliants lui secouer les épaules, tandis que des paroles suppliantes s'échappaient d'entre ses lèvres tremblantes, des larmes d'épouvante brûlantes glissant habilement de sous ses paupières étroitement fermées.
- S'il vous plaît...Pitié...
- Non, Adam. Peut-être un jour, mais pas ce soir. La magnanimité est une vertu qu'il faut savoir mériter et dont je n'use que très rarement. Malheureusement pour toi, je ne suis pas vertueux, simplement intéressé. Et tu aurais dû y penser avant de conclure ce marché avec moi.
Puis s'immobilisant à quelques pas de son dos, le diable reprit, l’air pensif :
- Quoi que, si chacun de tes pairs prenait le temps d'y réfléchir, plus grand monde ne m'invoquerait. Ce qui serait mauvais pour les affaires Adam. Très, très mauvais.
Et sur cette dernière expression de pensées, quelque chose de froid et de dur se plaqua tout contre Adam. En baissant les yeux sur son corps, il se rendit compte que ses vêtements avaient disparus, évaporés comme par enchantement, et que toute l'étendue de sa peau nue et vulnérable était désormais visible, affreusement accessible et offerte à tout ce qui voudrait la toucher.
Submergé de terreur, son corps se couvrit de frissons et d'une immonde sueur froide qui s'amoncela et lui coula dans le dos.
Ces minuscules chatouillis suffirent pour lui mettre les nerfs à vif, et lorsque le contact dur et froid se manifesta de nouveau, mais cette fois directement contre sa peau nue, un effroyable cri de terreur lui échappa, devenant peu à peu une mélopée de gémissements craintifs tandis que le diable lui murmurait à l'oreille.
- Allons, allons... Ne sois pas si tendu Adam. Relaxe-toi un peu. Tu verras que ça rendra les choses étonnement plus faciles.
La chose dure et froide se pressa davantage contre l'échine du jeune homme, le poussant au bord de la nausée. Puis un doigt fait d'ombres et d'obscurité s'infiltra entre ses cuisses jusqu'à trouver son antre encore intouché, se faisant agile, et le pénétrant vite et bien plus profondément que ne l'aurait pu le faire un membre humain.
Les appendices glacés allèrent et vinrent en lui avec une rudesse qui le brûla et le fit crier à la fois de douleur et de honte. Ce contact lui faisait horreur, et Adam réalisa brusquement qu’à cet instant, il aurait tout donné pour revenir en arrière. Oui, vraiment tout, même son âme.
Sauf que son âme, justement, il n’en était plus le réel propriétaire.
Les doigts finirent par se retirer, mais le jeune homme n’eut qu’un bref instant de répit. Car quelques secondes après que la présence froide se fut retirée de lui, une seconde intrusion fit son chemin au creux de son ventre d’un geste brusque et décidé.
Dès lors, sans pitié ni douceur, un piston de glace le pénétra jusqu’à la garde, et le pilonna pendant ce qui parut à Adam des heures…
Des jours…
Des mois…
Des années…
Qui perdurèrent pendant plus d’une éternité.

 

 

FIN

__________________________

Je suis d'accord, c'est un texte étrange - presque un délirium en fait -  qui se finit très étrangement. Je ne sais pas pourquoi il m'est venu comme ça, mais comme beaucoup de mes textes, celui-ci s'est imposé à mon esprit un matin au réveil. Peut-être sa bizarrerie vient-elle du monde chimérique duquel je venais à peine de sortir ce jour-là, qui sait...

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I
Toujours se méfier d'une Forêt noire, un gâteau qui mélange du chocolat et des cerises c'est forcement diabolique!
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