Plus tard, bien plus tard, Elizia s’éveilla, le corps meurtrit, parsemé de suçons, et courbaturé.
Mais c’est en s’asseyant qu’il réalisa l’horreur de sa situation.
Il avait mal.
Et il avait faim de sexe.
Encore.
Épouvanté, il se prit la tête entre les mains, retenant avec peine un gémissement affolé.
Par tous les saints, mais qu’avait-il fait!
Une vague de désespoir et de honte lui serra l’estomac alors qu’il contemplait le nombre incroyable de marques qui marbraient sa peau. Incrédule, il tenta de les compter, et il gémit de douleur lorsqu’il bougea le bassin pour se retourner. Combien de fois avait-il cédé à ce monstre?
- Un nombre incalculable de fois mon cher! Quel dommage que ce sort ne soit pas permanent, te voir dans un tel état de fièvre était…magnifique.
Elizia réprima un sursaut. Il n’avait pas senti que le Maître était resté allongé près de lui après l’acte et il lui jeta un regard noir avant de s’éloigner vivement.
Pourquoi n’était-il pas allé s’étendre sur le sofa comme la dernière fois?
- Tout simplement parce que c’est sur mon lit que tu te vautres, et qu’il se trouve que je fais ce qu’il me plait!
Elizia renifla de mépris.
- Tss, alors laissez-moi retourner dans ma chambre, je pourrais y faire ce qu’il me plait! J’en profiterais pour reprendre les cours où je les ai laissés. Ainsi, je ne vous verrais plus, et travailler m’aidera peut-être à oublier, sinon ne pas penser à vous, le monstre ignoble qui dirige cette école!
Mais alors qu’il balançait les jambes par-dessus les rebords du lit, le contact froid et à la fois brûlant d’un index sur son omoplate le pétrifia.
- Je te l’ai déjà dit Elie, je ne suis pas un monstre.
- Ne…ne me touchez pas!
- Sinon quoi?
La langue de l’incube caressa doucement le pavillon de son oreille, et il frissonna à la fois de plaisir et d‘effroi. A quel moment s’était-il rapproché? N’était-il pas aux extrémités opposées du lit cinq secondes auparavant? Il aurait pourtant juré avoir le temps de s’éloigner avant d’être rattrapé!
- Mmmh, que de questions mon ami!
Le jeune homme se raidit.
- Je ne suis pas votre ami! Je vous rappelle que vous m’avez enfermé ici depuis je ne sais combien de jours, que vous m’avez violé et drogué, que vous avez kidnappé celui que j’aimais, que vous l’avez corrompu! Et par-dessus tout, sachez que je n’ai rien avalé depuis le soir où vous m’avez fait venir ici!
D’ailleurs quel jour sommes-nous?
- En quoi est-ce important? Savoir quel jour nous sommes ne changera rien à ta situation.
- Quel est le mal à vouloir le savoir? Répondez-moi c’est tout!
Le doigt qui dérivait sur son dos se transforma en une main ferme qui saisit subitement son épaule, renversa son corps en arrière et le ramena d’un seul geste au milieu des draps. Le corps du démon recouvrit le sien en un clin d’œil, faisant reposer tout son poids sur lui.
- C’est moi qui donne des ordres ici, mon ami. Et tu n’iras nulle part, je n’en ai pas fini avec toi.
Une bouffée de son aura sensuelle l’atteignit de plein fouet, et Elizia se sentit immédiatement saisit par un désir dévorant, et même s’il était moins puissant que celui du sang qui l’avait drogué, il n’en restait pas moins redoutable.
- Arrêtez! Mais qu’est-ce que vous faites? N’avez-vous pas déjà eu tout ce que vous vouliez de moi?
Cette pauvre tentative de défense était peu convaincante et dérisoire, il le lisait clairement dans les deux iris glaciales qui le fixaient avec gourmandise, mais il avait besoin de prendre de la distance afin de retrouver un semblant de calme, même si sa voix était pleine de trémolos à cause du désir et que son intimité se contractait de frustration!
- Non, je n’ai pas encore eu tout ce que je voulais de toi Elie, cela viendra bientôt, une fois que notre Pacte sera conclu. D’ailleurs, tu n’as pas à te rebeller, tu n’es plus rien, tu n’as plus rien, et tu ferais mieux de t’y faire. Tu es à moi et jamais tu ne repartiras d’ici.
Le jeune homme fronça les sourcils.
- Comment ça « je n’ai plus rien »? Bien sûr que si qu’il me reste des choses! J’ai des biens, un domaine, des serviteurs! Et puis, j’ai encore ma mère et Flo….
Un énième frisson lui parcourut l’échine. Il avait failli prononcer le prénom de Florent, mais à présent que celui-ci l’avait trahit, il ne devait plus compter que sur lui-même. D’ailleurs, l’aimait-il encore?
- Enfin vous voyez, je ne suis pas seul et sans ressources si c’est-ce qui vous inquiète, si toutefois vous ressentez ce genre de sentiment.
Le Maître approcha doucement son visage et chuchota tout contre son cou.
- Navré de te l’apprendre Elie, mais c‘est la stricte vérité. Tout a brûlé dans l’incendie qui a ravagé ton domaine et tes terres, il n’y a plus âme qui vive, qu’il s’agisse de parents ou de serviteurs. Je suis réellement désolé, mais c’est vrai, tu ne possèdes plus rien.
Son premier réflexe fut de penser que cet être retors mentait encore et qu‘il s‘agissait là d‘une nouvelle technique de manipulation. Mais pourtant, observant bien l’expression navrée du démon, il se rendit compte avec horreur qu’une partie de lui savait qu‘il ne mentait pas, et que c‘était là l‘explication des absences de lettres. Il ne pouvait ni expliquer ce savoir ni en définir la provenance, mais il savait et la peur qui accompagnait cette certitude lui étreignait le cœur avec tant de force qu‘il en aurait hurlé de douleur.
Le souffle coupé et le souffle haletant, Elizia plongea son regard sombre et larmoyant de désespoir dans celui si clair et vide de sentiments du démon, les mains moites et toute trace de désir évaporée.
- M-montrez-moi, s’il vous plait, montrez-moi! Je veux voir de mes propres yeux! Par pitié dites-moi que je suis en plein cauchemar!
Le Maître releva un sourcil intéressé, un sourire narquois s’épanouissant sur ses lèvres carmin.
- C’est ainsi que tu me le demandes? Je ne pense pas pouvoir accéder à aucune requête de cette façon. Il va falloir te montrer plus…démonstratif.
L’indignation et le dégoût l’étouffèrent avec tant de force que le jeune homme cru être sur le point d’exploser. Mais le Maître ne plaisantait pas, et l’éclat malsain de ses yeux ne faisait que renforcer cette certitude.
Ravalant sa fierté, il inspira lentement et se redressa. Plaquant son torse nu au sien, il noua ses bras autours de son cou, libéra ses jambes de sous les siennes et les noua à ses hanches. Il plongea son regard mouillé de larmes dans celui sans vie du Maître et frotta son bassin au sien en de lents mouvements souples.
- Je…s’il vous plait Maître…montrez-moi…grâce au miroir….
Voyant qu’il n’esquissait pas un geste, Elizia se força un peu plus et ponctua sa demande de baisers humides, mêlant vivement sa langue à la sienne, au moment où il accélérait ses mouvements de bassin.
- S’il vous plait…Maître…
Et c’est au moment où il devenait dur malgré lui que le Maître sépara leurs corps.
- Ce n’est pas mal pour une…première tentative de séduction. C’est encore très sommaire, et loin de réellement me plaire, mais, tu as fait un effort, et je pense que tu as mérité ta récompense. Sorrel! Montre-lui son domaine qui n’existe plus.
Le Miroir de Vérité s’illumina de tous ses feux, et fit apparaitre à sa surface limpide, une vision chaotique qu’Elizia n’avait encore jamais contemplée.
Sur les lieux où autrefois tout n’était que champs prospères et pâturages verdoyants à perte de vue, où avant se dressait un village animé, une maison élégante ou même son propre manoir majestueux, où s’étendaient lacs et rivières remplis d’une eau claire, régnaient à présent peine et désolation. Tout n’était que terre calcinée et eau boueuse, arbres desséchés et maisons en ruines. Quelques rescapés fouillaient le sol à la recherche de graines ou de petits animaux, mais il ne restait parmi eux que peu d’enfants.
Le sentiment d’horreur qui envahit Elizia à cet instant était incommensurable. Il aurait voulu mourir s’il en avait eu la possibilité. Il aurait donné sa vie en échange de toutes celles qui avaient été détruites, pour les sauver et les préserver de ce sort si funeste.
Il serra les dents sous la douleur, et se traina jusqu’à la psyché qu’il frôla du bout des doigts.
- Pourquoi…
Il ne comprenait pas.
Bien sûr, il arrivait que des orages mettent parfois le feu à des villages entiers, mais en général, les habitants en venaient à bout avant qu’il ne se propage trop, et il n’y avait jamais autant de dégâts!
- Mais, comment…Mère! Montrez-moi ma mère!
Alors que le Miroir s’exécutait, il pria le Ciel avec ferveur pour que sa mère soit saine et sauve. Bien que leurs relations n’aient jamais été sans heurts, il avait toujours voué à sa mère une profonde affection qu'il ne lui avait jamais avouée par fierté et qu’aucun sentiment négatif n’avait jamais pu effacer.
Le Miroir révéla bientôt l’image de corps jonchant une étendue de terre brûlée, très nombreux et couverts de draps blancs.
Le jeune homme frissonna d’effroi en voyant leur nombre, puis il trembla d’horreur en réalisant pourquoi le Miroir lui montrait une telle image.
Non, sa mère ne pouvait pas être…
- Non! Non! Non! Non! Mère!
De désespoir, il plaqua ses mains, puis son visage contre la glace, espérant par ce geste pouvoir atténuer sa douleur.
Mais ce fut pire, lorsqu’il aperçut, dépassant de sous un drap, la main d’une femme ornée la seule preuve pouvant témoigner de son identité.
L’alliance de sa mère.
Transmise aux femmes de sa famille depuis des générations, et peinte sur tous les portraits de ses aïeules, Elizia aurait reconnu cette bague entre mille.
Dévasté, sous le choc et envahit par le chagrin, Elizia gémit sa douleur sous un torrent de pleurs et de plaintes intarissables.
Pourquoi était-il à nouveau allongé sur le lit? Ne s’était-il pas déplacé jusqu’au miroir?
- Ah, tu es enfin réveillé. Dis-moi, tu es une petite nature, derrière ton franc-parler, tu es un homme très sensible.
Le Maître s’allongea près de lui.
- Peut-être trop sensible. La nouvelle t’as causé un tel choc que tu as perdu connaissance. Tu devrais faire plus attention, je ne tiens pas à ce que mon jouet s’abîme. Mais peut-être que ta faiblesse est due à ta faim, tu n'as rien avalé depuis des jours…. As-tu faim Elie?
Le regard vide et le cœur douloureux, Elizia ne ressentait plus aucun sentiment, ni aucun intérêt pour rien. La seule chose qu’il désirait, c’était oublier, ne plus penser à cette douleur lancinante qui lui vrillait la poitrine et battait en cadence avec son pouls. Sentant que les larmes risquaient de jaillir, il ferma les yeux, et murmura d’une voix brisée par le chagrin:
- Non, et vous le savez parfaitement. Faites de moi ce que vous désirez. Je ne lutterai plus, je vous le promets.
- Vraiment?
- Oui. Vous me l’avez dit vous-même, je n’ai plus rien. Je ne suis plus rien! L’homme que j’ai aimé et qui disait m’aimer m’a trompé, et tout ce que j’ai jamais possédé a été détruit! Alors que me reste-t-il à part ce lieu et ce que vous m’offrez? Prenez tout, même sans Pacte je m’offre à vous.
Une main se posa sur son torse et il frissonna, il avait oublié qu’il était nu.
- J’accepte volontiers cette offre Elie, tu sais bien que je ne vais pas me faire prier. Mais as-tu oublié l’autre partie du contrat? En échange de ton corps et de ton âme, je te devais des réponses précises à tes questions.
Elizia laissa le silence s’installer pendant quelques minutes, avant de le briser d’un murmure.
- Je sais et j’y renonce. A quoi bon essayer de vouloir savoir si c’est pour ne pas se servir de ses connaissances? Je voulais des réponses pour pouvoir m’enfuir ensuite, je voulais des éléments qui me permettent de comprendre votre nature et vos motivations, le sens de tout ceci et le but visé mais…C’est devenu inutile à présent. Je n’ai plus rien au dehors, alors qu’ici il me reste quelques choses. Alors oubliez le Pacte, il n’a plus de raisons d’être.
***
Le Maître senti sa présence dès qu'Elizia eu refermé la porte de la chambre derrière lui. Et il ne fut pas surpris par le sourire narquois qui s'épanouit sur ses lèvres lorsqu'il l'applaudit faussement.
- Bravo mon cher! Quel excellent comédien tu fais : « navré de te l’apprendre Elie, mais c‘est la plus stricte réalité…Je suis réellement désolé, mais c’est vrai mais tu ne possèdes plus rien… », et en plus tu avais vraiment l’air désolé! Quel jeu d’acteur! Vraiment, tu m’épates!
- Que veux-tu, faire semblant est notre seconde nature! Et puis, je l'ai enfin mené là où je le voulais, je suis satisfait. Voir sa douleur me plait, cela montre qu'il est affaibli. Tant mieux, je commençais sérieusement à me lasser de son arrogante assurance!
Le Maître se tourna vers lui, encore nu sous les draps de satin du lit.
- Au fait, tu peux m'appeler par mon prénom, la chambre est sécurisée, pas comme le bureau où nous risquons d'être entendus par des oreilles indiscrètes.
- Bonne nouvelle...Idalgo.
Le Maître lui jeta un regard par en-dessous.
- Maintenant que j'y pense, tu nous as espionnés. C'est très impoli de faire ce genre de chose tu le sais?
Belzébuth haussa les épaules d’un air nonchalant, avant de s’installer sur le sofa.
- Je n’ai jamais rien été d’autre qu’un être impoli. Te rappelles-tu que je suis un démon de classe A?
- Moui, c’est donc pour ça que tu as besoin de mes idées géniales pour te nourrir, malgré tout tes superbes pouvoirs subliminaux?
Un sourire carnassier sur le visage, Belzébuth saisir un fruit et l’écrasa, le réduisant en purée d’une main.
- Très drôle Idalgo, mais je ne pense pas que tu devrais continuer ce petit jeu-là avec moi. Tu vois ce qui est arrivé à ce fruit, j’en fais de même avec tes bijoux de famille quand je veux!
Un rire sauvage jaillit des entrailles de l’Incube avec puissance.
- Ah oui? C’est ce qu’on va voir! On va dans l’arène!
Idalgo ouvrit l’une des cinq portes de la chambre et pénétra dans le long couloir qui menait à l’arène.
- Lumière!
Des torches illuminèrent immédiatement les lieux, révèlent une réplique exacte du Colisée du temps où elle était encore entière.
- Mmmh, toujours aussi pompeux à ce que je vois. Le Colisée comme arène personnelle, décidemment, tu ne te refuse rien!
- Penses-tu, il faut bien que je m’occupe. L’esprit, comme le corps sont importants! Il ne faut négliger ni l’un l’autre, et puisque j’étais destiné à croupir ici pour la Fin des Temps, je me suis fait plaisir.
- Et c’est tout à ton honneur, c’est d’ailleurs…
Le prince s’interrompit, renifla l’air et sourit, tous crocs dehors.
- Mais dis-moi, il y a eu des combats ici et…Mmmh, il y a eu des morts.
La salive gouttait déjà de ses mâchoires et ses yeux sombres brillaient d’un éclat malsain et affamé.
- Où est la viande Idalgo?
L’Incube soupira. Décidément, son ami ne serait jamais rien qu’un ventre à patte.
- Belzé, tu me déçois. Garde ce comportement pour les moments où tu chasses. Avoir ce genre de vision de toi n’est pas agréable pour mes yeux, ni pour mon estomac.
Belzébuth cracha au sol ce qui semblait être une humeur noire et peu saine.
- Tu te crois raffiné, mais tu ne vaux pas mieux que moi Incube. Si la vision que tu as de moi ne plait pas à ton estomac, sache qu’il en est de même pour le mien sachant ce de quoi tu te nourris. C’est dégoûtant!
Idalgo haussa les épaules.
- Qu’est-ce que tu veux? J’ai tellement plus de bonnes manières que toi! Et la semence des humains est si délicieuse! C’est ma nature, je ne peux pas résister!
- Ouais, et c’est pour ça que tu te permets de me rabaisser? Attend un peu, je vais te montrer de quoi le Prince des Ténèbres est capable. Je vais te faire mordre la poussière petit démon.
- Essaie pour voir!
Et ils entamèrent un combat violent, remplissant l’arène de halètements et de bruits de coups. Leurs corps tombaient tour à tour sur le sol avant de se relever puis de retomber. Tous les deux étaient essoufflés, mais aucune perle de sueur ne semblait vouloir pointer le bout de son nez.
Alors qu’ils s’échangeaient des uppercuts, Belzébuth entama la conversation.
- A qui appartient le sang? C’est assez récent non?
Au moment où celui-ci lui faisait un croche pied, Idalgo l’évita par un salto arrière.
- En effet, le sang est récent…Hep! Loupé! Il s’agit de…de quelques élèves…Oups, ça brûle! Je m’ennuyais, alors les ai fait combattre contre nos frères. Ils étaient morts de frousse, de vrai chouineurs!
Bien sûr, il ne pouvait lui révéler que ces élèves étaient particuliers.
Pour libérer les Eléments de leurs enveloppes humaines, il avait forcé les Porteurs à combattre des démons. Les malheureux étaient morts dans d’atroces souffrances, mais au moins, leurs capacités de régénération avait-elle été annihilée. Leurs corps avaient subi de tels dommages que les Eléments n’avaient eu qu’une seule solution pour survivre: se révéler au grand jour.
Avant de se faire emprisonner plus bas sous terre que n’importe quel cadavre.
Un coup de pied manqué le fit revenir à la réalité de justesse, et il reprit la conversation comme si de rien n’était.
- Je vois…Hé, hé, ça devait vraiment être…Wow!…être divertissant!
- Je ne te le fais pas dire….
Ils combattirent encore pendant de longues minutes, mais à cause d’une inattention, Idalgo ne vit pas arriver le crochet de son ami et se retrouva face contre terre.
- Et voilà, j’ai gagné. Une preuve de plus que l’intelligence ne gagne pas toujours contre la force brute.
- Bon sang. Avoue que tu as fait exprès de me déconcentrer!
Le prince haussa les épaules, un air faussement innocent sur le visage.
- En plus je n’étais pas sous ma forme démoniaque, tu avais donc l’avantage sur moi!
- Ce n’est pas ma faute, tu n’avais qu’à y penser avant!
Ses mains le démangeaient de le cogner à nouveau, mais il n’avait aucune envie de relancer un nouveau combat.
- Allons nous laver.
- Hein? Nous quoi?
L’Incube lui jeta un regard torve avant de se diriger à nouveau dans le couloir.
- Nous « la-ver ». Qu’elle est la syllabe qui ne passe pas dans ton minuscule cerveau?
- La définition toute entière de ce mot très humain.
- Tu es irrécupérable. Obscurité!
Les torches s’éteignirent, et ils revinrent dans la chambre.
- Se laver consiste à se débarrasser des impuretés qui souillent notre corps grâce à de l’eau chaude ou froide. Personnellement, je la préfère chaude, sans doute à cause de mon côté reptilien. C’est une activité très humaine certes, mais je t’assure que c’est extrêmement agréable!
Il allait ouvrir une autre des cinq portes, lorsque Belzébuth l’arrêta, une main posée sur son épaule.
- Oui?
- Idalgo, je sais que tu apprécies beaucoup le monde humain et les humains en général mais, ne trouves-tu pas que tu t’éloignes de plus en plus de ta vraie nature? Tu as déjà adopté leurs tendances sexuelles, leurs codes vestimentaires, leur langue, leurs coutumes et même leur corps! Tu ne peux pas continuer de cette façon! Tout cela n’aura-t-il jamais de fin?
L’incube ne répondit pas et pénétra dans la salle.
- Lumière! Sache Belzébuth que je n’ai pas à te répondre.
- A l’ami non, mais au prince qui te gouverne, si!
Cette salle était composée de sources chaudes ayant un aspect naturel. La vapeur et les chants d’oiseaux s’élevaient de toute part, comme si tout cela ne faisait pas partie du château.
Arrivé près d’une source, Idalgo posa le pied sur une pierre et testa la température de l’eau du bout de l’orteil. Le visage fermé, il se retourna.
- Est-ce un ordre votre Majesté?
Le prince passa outre le ton sarcastique.
- Oui c’est un ordre.
Idalgo soupira, et pénétra dans l’eau. La chaleur en elle-même n’était pas ce qui lui plaisait le plus, c’était plutôt l’impression de flotter ainsi que la sensation de cette matière fluide sur son épiderme qui le fascinaient, car tout élément liquide était absent des Enfers.
- Quel inconvénient d’avoir l’Héritier des Enfers pour ami…Mais si tu le désire ô futur Seigneur des Ténèbres et mon vénéré maître…
- Arrête ça! Tu sais très bien que je ne me vois pas de cette façon!
-…je vais te répondre avec franchise. Mes activités prendront bientôt fin. J’ai réussi à obtenir de ta mère, l’année humaine que nécessitent mes…projets personnels, et tu n’auras plus à te préoccuper de tout ça. Tu es sûr que tu ne veux pas te baigner?
- Tss, tu appelles ça de la franchise? Moi je trouve que c’est très vague!
« Oui, et c’est fait exprès »
- Allez, arrête de ronchonner, et viens barboter avec moi! Regarde, ça s’appelle de l’eau, n’est-ce pas une matière incroyable? Il n’y en a pas en bas, profites-en puisqu’il y en a devant toi!
- Ouais, mais non merci. Je préfère m’en aller et te laisser à ton… « barbotage ». On se retrouve plus tard, mais ne crois pas que je vais te laisser filer aussi facilement!
- Oui, oui Belzé.
Au moment où il ne sentit plus du tout la présence de son ami, Idalgo-Maître-Incube, relâcha la pression contenue dans son sternum.
Il devait rester calme et réfléchir. Garder la tête froide et l’esprit clair était préférable pour lui qui était dans une situation de plus en plus délicate à manœuvrer.
Il cachait bien des choses à son ami, mais surtout, il n’oubliait pas que derrière cette façade de l'amitié se tapissait le risque d'être découvert...et d'être tué. Car de sa position, Belzébuth se trouvait être le Prince des Ténèbres et l’Héritier des Enfers. Il était donc un obstacle dangereux et non négligeable à l'accomplissement de ses projets.
Il n'oubliait pas non plus que tous deux, même s'il ne s’agissait pas de leurs vrais noms - d'ailleurs, quel démon digne de ce nom le révélerait? -, connaissaient leurs patronymes respectifs et pouvaient se localiser l'un l'autre. Ce qui pouvait se révéler gênant dans certains cas où la fuite serait de mise.
Il lui était vital de ne se trahir d’aucune sorte, et pour ça, il ne confiait rien.
C'était là sa règle première, et si jamais un jour, il venait à la violer, il aurait des problèmes.
D’énormes problèmes.
***
Qu’il était étrange pour Elizia de retrouver sa chambre!
Il avait vécu tellement de choses ces derniers temps qu’il en avait perdu le sens du réel. Et passer d’une chambre aux couleurs feutrées, veloutées et sombres à une chambre éclatante de blancheur était assez…déstabilisant.
S’allongeant de tout son long sur l’édredon, Elizia contempla le plafond, se sentant toujours aussi vide qu’avant.
Certes, devant sa douleur, le Maître avait estimé que réintégrer sa chambre et les cours lui ferait du bien, mais il ne voyait plus vraiment l’intérêt d‘étudier.
A quoi cela lui servirait-il? Il obtiendrait un diplôme bien sûr, mais qui le mènerait où? Et où irait-il ensuite? Il n’avait plus de chez lui! Ni même de famille à laquelle se rattacher!
La rage et le chagrin au fond du cœur, il se tourna sur le côté et se recroquevilla.
Plus rien en lui ne pouvait le réconforter, il avait tout perdu au moment où il avait posé les yeux sur le Miroir de Vérité. Ses illusions? Évaporés! Ses rêves? Anéantis! Ses espoirs? Ses ambitions? Foulés du pied comme les feuilles mortes!
Son amour?
Il eut comme un pincement à cette pensée, en effet, qu’en était-il de son amour dévorant pour Florent?
Elizia eut beau inspecter son cœur et la nature des sentiments qu’il y avait toujours chéri, il réalisa qu’il ne pouvait pas définir ce qu’il ressentait. Ce n’était pas assez concret, pas assez précis pour qu’il puisse y mettre un nom. Tout en lui était en train de changer, de muer en une chose encore indéfinissable mais qui lui faisait mal. Jamais il n’avait ressenti un tel abandon, ni un tel sentiment de perte.
Lorsqu’il s’endormit enfin, il commençait à faire jour, et c’est dans les brumes du sommeil qu’il reconnut enfin le sentiment qu’il n’avait pas su définir.
Du regret.