Les pas lourds de Belzébuth se répercutèrent en de longs échos contre les parois de pierre, lorsqu’il descendit les marches de l’escalier de granit menant à ses appartements.
Son palais se trouvait non loin de celui de son père, mais il ne l’avais pas prévenu de son retour dans les souterrains de la Terre, de peur que quelqu’un en informe sa mère. Car jusqu’à maintenant, il avait su résister à ses suppliques, à cause de la promesse qu’il avait faite à celui qu’il avait cru être son ami, mais à présent, son corps réclamait le retour aux sources à grands cris, et après la manière dont Idalgo avait osé le traiter, il comptait bien ne plus honorer quelque promesse que ce soit, ni se montrer aussi aimable envers lui. L’incube récolterait ce qu’il avait semé, et Belzébuth refuserait tout prochain contact avec lui.
La chambre, creusée à même la roche et semblable à une caverne tant par son manque d‘ornement que par son absence de lumière, avait gardé la même apparence que le jour de son départ. Le lit de braises et de petites flammes trônait toujours aussi fièrement au fond de la pièce, la rivière sinueuse de lave en fusion suivait toujours aussi lentement son cours en diffusant sa chaleur volcanique à travers toute la pièce, et la douce musique des voix des âmes damnées était toujours aussi mélodieuse à ses oreilles.
Aucun changement n’avait été effectué, et il retrouva avec plaisir la chaleur coutumière des lieux. Grognant de satisfaction lorsqu’il se glissa entre les replis d’une rivière de feu, il s’employa à y réchauffer les muscles noués de son corps, et à se relaxer.
Il savourait sa détente en solitaire depuis quelques minutes, lorsqu’un léger froufroutement détourna son attention, et le fit nonchalamment sourire.
- Et bien, je vois que les habitudes ici n’ont plus cours. Ne devais-tu pas être en chasse?
Alouqua, souveraine des succubes et sa compagne depuis des temps immémoriaux, s’avança vers lui de sa démarche ondulante, un petit sourire malicieux aux lèvres.
- Je devais en effet me mettre en quête de gibier. Mais Lachésis m’a prédit ton arrivée, et je n’ai pas pu me résoudre à l’idée de te laisser seul alors qu’il y a longtemps que nous ne nous sommes pas vus.
- Quel chaleureux accueil…Tu me fait bien trop plaisir ma chérie.
De son regard perçant, il détailla d’abord avec avidité le corps longiligne à la peau mordorée de la démone, doté de formes avantageuses et séductrices - que la robe de soie rouge révélait plus qu‘elle ne cachait -, d‘une queue fourchue et de sabots de couleur sombre. Remontant peu à peu vers le visage, son regard se perdit ensuite dans l’épaisse chevelure noire et lustrée qui l‘entourait. Percée de petites cornes dorées, cette masse de boucles sombres formait comme un épais nuage autours du visage ovale, doté de deux yeux bridés aux pupilles aussi dorées que la peau, d’un petit nez droit et d’une bouche aux lèvres pleines, sensuelles, et maquillées de noir.
Chacun de ses traits était à couper le souffle. Mais malheureusement pour les humains, cet aspect-là de sa personne s’estompait au moment où ils se rendaient compte qu’elle les tuait à petit feu dans leurs lits.
Esquissant un sourire nonchalant, il tourna son large visage cornu vers elle, et lui proposa:
- Alors, si vraiment je t’ai tant manqué, viens donc me rejoindre…La température est idéale!
Le regard perçant et les lèvres retroussées, Alouqua recula de quelques pas, préférant rester à bonne distance de la rivière rougeoyante.
- Ne fais pas l’idiot Belzébuth! Tu sais très bien pourquoi je ne peux entrer dans ces cours maudits!
Amusé de son indignation, le démon rit doucement :
- Bien sûr, tu es damnée, comme nous tous d’ailleurs! Aucun d’entre nous n’a la vie facile ici dans les enfers, mais quel dommage pour toi de devoir perdre tes pouvoirs à la moindre entrée dans ces rivières…Je t’assure que la baignade y est pourtant excellente!
- Je l’imagine très bien, merci!
Elle était raide de colère, et il le voyait clairement à ces lèvres pincées.
- Et je tiens à remarquer que ce trait soi-disant humoristique n’avait rien de drôle Belzébuth!
Vaincu par le sérieux de sa femme, le démon soupira.
- Oui, et c’est bien là tout le problème ma chère Alouqua, il n’y a plus rien de drôle en ce bas monde. Tout n’est que tristesse, douleur et désolation…c’est affligeant.
La démone lui jeta un regard en oblique.
- Ce que tu dis n’a pas de sens. Nous sommes en Enfer ici, il est donc normal de ne côtoyer que les aspects négatifs des choses. Alors pourrais-tu être un peu plus clair? Je ne vois pas ce que tu veux dire.
Agacé, il soupira une seconde fois.
- Je ne sais pas moi-même ce que je suis en train de raconter! Plus rien n’a de sens dorénavant, maintenant que les incubes forniquent avec des hommes, et qu’ils dépassent les prérogatives que leurs octroient leur prince!
De rage, Belzébuth s’extirpa de l’eau en un seul bond, manquant d’éclabousser Alouqua au passage.
- Mes excuses ma douce.
Puis sans plus de considération pour elle, il se dirigea d’un pas lourd vers sa couche, et s’y laissa tomber, faisant crépiter braises et flammèches sous son poids.
Que lui arrivait-il tout d’un coup? Piquer de telles crises ne lui ressemblait absolument pas!
Il imagina malgré lui, ce qu’aurait pensé Idalgo de sa réaction, et il se maudit de cet automatisme.
Jamais personne ne l’avais déstabilisé à ce point, pas même sa compagne! Et il n’en revenait pas d’agir de la même façon que l’aurait fait un enfant capricieux.
Mais par tous les diables, il était pourtant bien le Prince des Ténèbres, l’Héritier du Trônes des Enfers!
Alors pourquoi n’avait-il pas agit en tant que tel, et châtié Idalgo pour son insolence?
En y repensant, il aurait pu le faire mille fois depuis qu’il lui avait fait la promesse de rester à ses côtés dans la Prison du Mondrose pour lui tenir compagnie.
A cette période, tout allait encore très bien entre eux, mais du jour au lendemain, Idalgo avait adopté un comportement ignoble, traitant alors son futur souverain de la pire des manières, le considérant comme un esclave, et piétinant son dévouement avec suffisance et dédain.
Certes, il se comportait comme un démon inférieur était censé se comporter, mais même au cœur sa caste, les marques de respect qu’il se devait de lui témoigner étaient enseignées et exigées!
Mais à cette époque, Belzébuth avait toujours refusé de punir Idalgo, car pour lui, l’amitié était encore une excuse valable qui l’interdisait d’avoir recourt à de telles extrémités.
Ce qui n’était clairement plus le cas aujourd’hui.
Depuis que l’incube l’avais soumis à cet humiliant étalage de questions à propos de sa mère - interrogatoire auquel il s’était plié avec soumission à sa plus grande honte -, Belzébuth ne désirait qu’une seule chose : punir ce démon de basse caste avec toute la cruauté que méritait son impudence!
Passant une de ses mains velues sur son visage crispé, il se dit qu’il aurait dû écouter sa mère dès le début lorsqu’elle l’avait supplié de la rejoindre. Maintenant qu’il y pensait, il avait toujours partagé son avis à propos de celui qu’il avait toujours considéré comme son ami, sans toutefois se l’avouer réellement : il y avait quelque chose qui n’allait pas chez lui.
Outre le fait qu’il s’acoquinât avec des hommes et non des femmes, il émanait de lui une étrange aura, comme si ses pouvoirs s’étaient brusquement décuplés…
La soudaine présence d’Alouqua à ses côtés, et le contact apaisant de sa main sur son front, firent quelque peu zigzaguer le cours de ses pensées.
- Belzé…Désires-tu en parler?
Non, il ne voulait pas en parler. Ou plutôt, il aurait voulu ne pas vouloir en parler. Mais les mots coulaient tout seuls hors de sa bouche, et se muaient en un torrent de phrases incohérentes, illogiques, et pourtant si libératrices!
Alouqua écouta en silence l’histoire étrange qu’il débita d’un air morose, faite d’incubes contre-nature, d’honneur bafoué, de mère trop envahissante, et d’humains cloîtrés. Sans saisir le sens exact de tout ce qu’elle entendit, la démone réussi néanmoins à comprendre qu’Idalgo, l’incube anormal, et Lilith, la reine-mère, étaient impliqués.
Ne saisissant pas le lien entre un démon mineur et l’une des démones les plus puissantes de la Création, Alouqua murmura:
- Je veux bien croire à ce que tu viens de raconter mon amour, mais comment cet anormal et Son Altesse pourraient avoir un lien? C’est littéralement impossible!
Le Prince s’apprêtait à lui répondre que c‘était possible, et même tout à fait probable, lorsqu’il fut interrompu par une secousse qui fit frémir les murs de granit de la caverne, signe qu’un mouvement venait de s’effectuer dans les Abysses.
Aussitôt, Belzébuth fut sur le qui-vive, et s’écarta de la démone, tous les sens soudainement en alerte.
Inquiet au-delà du possible, il incanta rapidement une formule destinée à lui ouvrir une fenêtre sur le labyrinthe de noirceur de la Prison du Mondrose.
Se penchant d’avantage sur le globe réfléchissant, Alouqua et lui distinguèrent la silhouette diffuse d’un humain chassé par une créature immense, et bien plus puissante que n’importe qu’elle force sur Terre.
Belzébuth tiqua. Mais que faisait donc un humain dans cette partie du Néant?
Ce lieu était habituellement inaccessible et surtout interdit à tout être non démoniaque, alors comment cet humain y était-il parvenu?
Jetant un coup d’œil plus attentif à la scène qui se déroulait sous ses yeux, il remarqua que la proie était un homme assez jeune, et qu’il se trouvait juste à quelques mètres seulement de la porte menant à la cellule d’Idalgo.
Alors, cela voulait-il dire que…Non, il n’aurait tout de même pas fait cela!
Mais hélas, ses doutes étaient bel et bien fondés. L’incube, pour une raison ou pour une autre, semblait avoir condamné sciemment cet homme à une mort certaine. Mais toute la question était là : avait-il prévu qu’Il se réveillerait lorsqu’il avait livré sa victime aux ténèbres?
Encore plongé tout entier dans ses pensées, Belzébuth sursauta d’ébahissement lorsque qu’il se rendit compte de ce qu’il était en train de se passer. L’humain, auparavant immobile et envoûté, cligna des subitement des yeux et s’arracha à l’emprise de la bête, bondissant hors de sa portée au moment où des mâchoires gigantesques s’apprêtaient à se refermer sur lui.
Cet exploit, car s’en était un à n’en pas douter, stupéfia tant que le Prince qu’il dû battre plusieurs fois des paupière pour se persuader qu’il n’avait pas rêvé. Car pour ce qu’il en savait, et de mémoire de démon, jamais personne humain ou non humain, n’avait réussi à Lui échapper.
Alors qui était cet homme? Ou alors, s’il n’était pas humain, qu’était-il?
Soupçonneux, malgré son admiration, l’Héritier du Trône des Ténèbres jeta un dernier coup d’œil au jeune homme qui s’adossait à la porte d’Idalgo, et pris une décision rapide: il allait garder les deux yeux ouverts sur ce gamin et sur Idalgo.
Ces deux-là étaient liés d’une manière qu’il lui faudrait mettre en lumière, et l’incube semblait tremper dans quelque chose de louche.
Il allait surveiller l’un et l’autre en permanence, et finirait bien par découvrir ce qui se cachait derrière tout ça, et ce qui avait permis à cet être étrange, de pouvoir survivre à ce que même le Diable en personne ne tenait pas à combattre.
***
Le soulagement qu’il ressentait était si intense, que Florent s’écroula le long de la porte.
Elizia était vivant! Il était sain et sauf, et était en sécurité!
Ses jambes ne le portaient plus, et les larmes ne cessaient pas de couler d’entre ses paupières closes.
Il avait eu tellement, tellement peur de le perdre! Son hurlement avait été un cri de désespoir, la dernière chance qu’il avait saisie pour sauver l’homme qu’il aimait, et jamais il ne pourrait assez remercier Tessa pour cela.
Lors du départ d’Adonis, la Songeuse s’était installée près de lui pour lui parler.
Il avait fait semblant de ne pas la voir, mais elle avait percé son manège à jour, et s’était déplacée de façon à ce qu’il ne voie qu’elle. Ce qui avait eu le don de l’agacer au plus haut point.
Il se souvenait avoir pensé qu’il ne tenait pas particulièrement à faire sa connaissance, - à cause du lien qu’elle semblait avoir avec Adonis -, et qu’il avait désiré prendre ces distances dans la mesure du possible, préférant éviter ce qui touchait de près ou de loin au Pantin.
Mais il avait eu un peu de mal à résister à l’éclat fauve du regard de Tessa, à son aura apaisante et à son agréable bavardage:
- Bonsoir…Florent Berscham.
Il avait écarquillé les yeux de surprise avant de les plisser de méfiance.
- Je ne vous connais pas.
- En effet.
- Alors comment pouvez-vous savoir qui je suis?
Les lèvres de la panthère s’étaient étirées en un dangereux sourire sur ses gencives, révélant d’impressionnantes rangées de crocs étincelants et aussi tranchants que des lames de rasoir.
Il avait eu un mouvement de recul.
- Je sais énormément de choses Florent Berscham, et nombre d’entre elles feraient se dresser tes cheveux sur la tête. Maintenant pousse toi, j’ai à te parler.
Son étrange sourire avait disparu, et elle s’était installée sur l’extrémité opposée de l’ottomane. Obligeant de ce fait Florent à en retirer ses pieds.
Grondant doucement, elle avait fixé sur lui ses yeux incroyables, avant d’entamer d’une voix basse:
- Je m’appelle Tessalimarya, plus communément connue sous le nom de Tessa. Je viens du Monde des Songes, et mon rôle est de recueillir et de garder précieusement les rêves de notre créateur, le maître des lieux. Après moi, il y a Sorrel, le Miroir de Vérité, et Adonis qui était le Pantin de Luxure du Maître, autrement dit…
Il n’avait prêté qu’une oreille distraite à ce qu’elle racontait dès qu‘elle avait abordé le sujet d‘Adonis, et il se félicitait encore de l‘avoir fait. Il n’osait même pas imaginer le remord qu’il aurait éprouvé s’il ne s’était rendu compte de rien.
Il entendait des bruits depuis quelques minutes, et ses premiers doutes sur le fait qu’il y avait de l’activité au-dehors de la chambre, s’étaient confirmés par la manifestation du miroir. Eclairée de mille feux, la psyché de Sorrel lui avait offert une retransmission de ce qu’il se passait dans les ténèbres. L’image d’Elizia lui avait fait monter les larmes aux yeux, tant la joie de le revoir même à distance lui faisait du bien. Mais son bonheur avait été de courte durée.
Lui aussi avait aperçu la bête l’espace d’un instant, et depuis les larmes n’avaient cessé de rouler sur ses joues en cascade. Il avait crié d’horreur et de désespoir, avant de se jeter aux pieds de Tessa pour la supplier de l’aider à le sauver, promettant toutes les conditions qu’elles désirerait si elle cédait.
D’abord réticente, mais elle avait finalement décidé de lui venir en aide après avoir murmuré quelque chose à propos de leur maître.
Comme ils ne pouvaient pas sortir de la chambre sans avoir la permission d’Adonis, elle avait opté pour une transmission psychique. En connectant son esprit au sien, Tessa lui avait donné la possibilité de transmettre son message directement dans l’esprit d’Elizia, permettant ainsi de lui sauver la vie.
Le cœur battant la chamade et les yeux gonflés par les pleurs, Florent leva vers elle, son regard humide, et murmura d’une voix rauque, ce faible mot qui signifiait bien plus pour lui en cet instant qu’aucun autre:
- Merci.
***
Se sachant désormais à l’abris, mais pas totalement hors de danger, Elizia s‘obligea à se relever, faisant fi des tremblements qui parcouraient encore l’ensemble de son corps.
Comment tout cela avait-il pu se produire? Le Maître ne lui avait-il pas envoyé le fil d’Ariane pour le protéger de ce qui se tapissait dans les ténèbres? En toute logique, sa lumière n’aurait pas dû s’éteindre avant qu’il n’ait atteint la porte sain et sauf, et pourtant….
Furieux, Elizia serra violemment les poings sous la colère. Le Maître n’aurait pourtant jamais mis sciemment sa vie en danger, il avait bien trop besoin de lui pour survivre. A moins que tous ses beaux discours n’aient été que des tissus de mensonges, peut-être voulait-il simplement le faire mariner avant de le tuer…. Néanmoins, si ses intentions de départ avaient vraiment été celles de l‘éliminer, pourquoi avait-il souhaité passer un Pacte de Sang avec lui? Tout cela n’avait aucun sens.
S’approchant de la porte, il renonça à tempérer sa colère. Il avait prévu d’être docile et calme, de paraître consentant et désireux, afin d‘obtenir ce qu‘il voulait en douceur. Mais toute cette histoire effaçait tout bon sens et tout self-control de son esprit. Il avait failli mourir de la main de celui qui jurait tenir à lui, et il ne devait sa vie qu’à l’intervention miraculeuse d’une voix dont il ne connaissait même pas l’origine!
Toutes ces incohérences méritaient des réponses, et il comptait bien les obtenir sur le champ!
Ouvrant la porte à la volée, le jeune homme pénétra avec détermination dans l’antre enfumée et lourdement parfumée du Maître, cherchant d’un regard vif, sa mince silhouette parmi les fumerolles et les ombres mouvantes des bougies.
Il était sûr de le trouver non loin de lui, il pouvait presque le sentir. Mais en posant le regard sur chaque meuble, sur chaque mur, des vagues de souvenirs sensuel affluaient dans son esprit, et l’assaillaient par flashes successifs. Cette attaque psychique perturba ses sens, et il s’affala au sol lorsqu’il trébucha sur une pile de coussins posée à même les tapis. Sa chute l’avait fait parvenir au milieu de la chambre, et il
n’eut plus qu’à lever les yeux vers le démon qui lui faisait face, un sourire séduisant aux lèvres.
Le choc que causa en lui la vision de son corps nu et durcit, se répercuta jusqu’aux tréfonds de son être, activant dans son intimité une insupportable pulsation, un puissant battement de pouls inéluctable et cruel qui annihilait toute colère en lui et ne lui laissait qu’un seul et unique désir: celui d’être satisfait.
Des frissons parcoururent l’ensemble de son corps lorsqu’il sentit s’enrouler autour de lui sa voix profonde et lourde de désirs.
- Bonsoir Elie. Je suis rassuré de te voir sain et sauf, j’ai cru un instant que tu allais succomber à son attaque. Mais puisque tu es là, viens donc me rejoindre, je suis à bout de patience.
Tel une perle d’albâtre blanc dans une mer de soie rouge sang, l’incube se tenait allongé au milieux des draps de satin carmin, tendant la main vers le jeune homme en une silencieuse invite.
Son long corps musclé et lactescent était dépourvu de tout vêtement, n’étant partiellement recouvert que par la cascade noire de ses longs cheveux soyeux. Ses lèvres pleines se teintaient doucement d’une appétissante couleur cerise, et ses yeux étaient plus bleus et brillants que jamais.
Dur et excité au possible, Elizia pouvait sentir l’impatience du Maître depuis l’endroit où il se trouvait. Il mourait d’envie de le rejoindre, mais il lui semblait que faire l’amour avec lui n’avait pas été le motif premier de sa venue. Il y avait eu autre chose juste avant, mais quoi?
Farfouillant rapidement à travers le brouillard de son esprit, Elizia retrouva le fil de ses pensées alors même que l’empressement du Maître s’accroissait à mesure qu’il résistait et le faisait attendre.
- Elizia…
Encore plein de désir, mais déjà plus lucide, le baron recula de quelques pas, et planta son regard noir dans les pupilles de cristal du démon. Il sentait sa colère enfler à grande vitesse, mais il devait tenir, il avait le droit de savoir!
- Non. Je me donnerais à vous après. J’ai des questions à vous poser, et pour cela, je tiens à garder la tête claire.
Le démon eu un rictus mauvais.
- Tu te donneras à moi avant, et je te répondrais après. Ceci n’est pas négociable, et ce n’est pas une proposition, mais un ordre.
Brusquement, la pulsation entre ses fesses se mit à battre plus violemment que jamais, et Elizia faiblit sous la puissance du Sort d’Attraction qui lui faisait plier les genoux et courber l’échine.
Désormais tout entier offert au désir d‘être satisfait, il n’entendait plus la voix de la colère qui grondait encore quelque part au coin de son esprit. Hypnotisé par le rythme qui tambourinait en lui, il retira tunique, bottes et sous-vêtements, avant de se glisser entre les draps aux côtés du Maître.
Quasi inconscient de l’acte qu’il était en train de commettre avec si peu de résistance, Elizia laissa le démon s’installer au-dessus de lui entre ses cuisses, et s’offrit à lui sans pudeur.
- Maître... Je suis à vous.
Un sourire narquois étendit les lèvres du concerné.
- Depuis le temps que j’attendais que tu me le dises.
Il ne s’embarrassa pas de préliminaires, mais prit tout de même le temps de le préparer.
Leurs premiers ébats furent difficiles pour Elizia qui n’avait pas été pénétré depuis des mois. Il avait tout oublié de la douleur que provoquait l’intrusion d’un membre comme celui du démon dans son intimité serrée, et il n’avait commencé à ressentir du plaisir qu’à la seconde tentative.
Le comportement du Maître l‘aurait fait s‘exclamer d‘étonnement s‘il n‘avait pas été trop occupé à gémir. Lui qui l’avait toujours traité avec dureté et violence, s’était finalement montré très doux et intentionné. Faisant preuve d’une retenue et d’un contrôle de soi exceptionnels, pour rester calme et ne pas le blesser, malgré la faim parfaitement visible qu’il avait de son corps.
Étrangement, ce changement d’attitude l’émouvait. Il n’avait pas le souvenir d’avoir un jour, été traité avec tant de considération par lui. Pareils soins lui évoquaient ceux qu’on dispensait à un être aimé, ceux dont il avait abreuvé Florent lors de leur dernière fois dans les champs, et un tel constat le fit réaliser que malgré sa carapace de résignation, il avait un cruel besoin d‘amour et de se sentir aimé. Retombant sur les draps pour la quatrième fois, le jeune baron encore essoufflé et à peine remis de son orgasme, renonça à réfléchir d’avantage sur sa condition sans issue, et consacra toute son attention à la seule pensée qu’il avait en tête: décidément, même s’il le haïssait, faire l’amour de cette façon avec un incube était tout bonnement…
- Incroyable?
Excédé par cette manie qu’avait le Maître de toujours lire dans ses pensées au moment le moins opportun, Elizia pinça les lèvres, mais répondit néanmoins.
- Oui, c’est le mot.
- Je m’en doutais un peu.
Le démon semblait être de meilleure humeur maintenant qu’il s’était repu de lui. Peut-être alors se montrerait-il plus loquace?
Le corps encore luisant de sueur, l’objet de ses pensées sortit du lit et se servi un verre d’un quelconque alcool fort.
Après quelques gorgées, il revins s’installer près de lui, et lui caressa l’épaule du bout des doigts.
- Ca ne m’étonne pas que tu aies aimé. Tu vois bien que j’avais raison lorsque je te disais que nos ébats seraient bien plus agréables si tu cessais de te débattre. Si tu t’étais laissé faire plus tôt, je n’aurais pas eu besoin d’utiliser un Sort d’Attraction sur ta mignonne petite personne, mon cher Elie. Parvenir à de telles extrémités pour pouvoir prendre du plaisir…Crois bien que cela me désole.
Pas dupe sur la comédie de salon que lui servait l‘incube, Elizia ignora sa dernière pique, et enchaina sur un ton plus sérieux.
- Maintenant si vous le voulez bien, j’aimerais que vous respectiez votre part du marché. Donnez-moi les réponses que j’attends…S’il vous plait.
Il n’avait pas oublié que donner des ordres au démon n’était pas recommandé en ce qui le concernait.
Un court silence s’installa avant que le Maître ne murmure à son oreille:
- Es-tu bien conscient du fait que si tu gardes encore l’esprit clair après tout ça, c’est uniquement parce que je le permet? Si je le voulais, tu passerais ton temps à me supplier de te prendre, et tu ne retrouverais jamais tes esprits. Tu errerais seul dans le brouillard de tes pensées inabouties et sans réelle consistance car inexprimées! En cela, j’aurais fait de toi un Pantin de Luxure comme Adonis…Mais, ce serait tellement moins intéressant!
Le jeune homme avait tenté d’ignorer ce que son vis-à-vis était en train de dire, mais ce petit discours écœurant, venait de faire remonter toute la colère qu’il avait involontairement mise de côté lorsqu’il était entré dans la Chambre des Plaisirs. Il était originellement furieux, avant d’être submergé de désir, et il comptait bien obtenir des réponses!
- Soit! Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez, c’est un fait! Mais je compte tout de même avoir certaines réponses à certaines questions que vous connaissez déjà il me semble!
Visiblement amusé, le Maître s’approcha de lui, et lui saisit le menton.
- Bien, mais pourquoi répondrais-je à celles-ci, alors que j’ai posé une condition à toutes les précédentes?
Sentant que le désir fourmillait à nouveau dans ses reins, le jeune homme dégagea son visage de l’emprise du Maître, et s’écarta de lui.
- Simplement parce que je vous ai accordé ma confiance et que je vous ai cru tout à l’heure lorsque vous m’avez promis de me répondre si je faisais…ça.
Il serra les poings.
- J’ai certes refusé de signer le Pacte de Sang lorsque vous me l’avez proposé, mais je pense quand même avoir le droit de savoir pourquoi vous m’avez donné ce fil d’Ariane si c’était pour mieux me faire attendre la mort! Vous m’avez jeté en pâture à ce qui rôde dans cet espace sombre, alors que j’étais censé arriver ici sain et sauf! J’ai manqué de mourir malgré vos belles promesses, et c’est une chose que je ne peux pas tolérer! Par les dieux, c’est à croire que vous n’avez pas de parole! Ou alors que vous voulez jouer avec ma vie! Sachez qu’il n’y a que vous que cela fait rire si c’est le cas!
Un long silence suivit sa diatribe, et s’étira jusqu’au moment où le Maître se décida à parler.
- Le fil d’Ariane n’était qu’un moyen pour moi de t’amener ici, et il n’était donc pas prévu qu’il s’éteigne, ni que tu risques d’en perdre la vie. Je t’avais donné sa lumière pour qu’il garantisse ta sécurité contre les ténèbres, et non qu’il les attire. Le fil devait être défaillant, ou bien peut-être trop usé. Dans tous les cas, tu m’en vois navré Elie.
Pas si sûr de vouloir le croire, le jeune releva un sourcil, l’air sceptique.
- Donc, vous jurez bien que l’attaque que je viens de subir ne relève pas de votre volonté?
Le Maître lui jeta un regard aigu.
- Bien sûr que oui! Ce genre de méthode n’est pas mon genre de tout façon, et il serait suicidaire pour moi de vouloir te tuer. Je te signale, si tu l’as oublié, que tu es ma principale source de nourriture!
Elizia resta un long moment songeur, perturbé par le comportement du démon.
Cela ne lui ressemblait pas de s’excuser, même implicitement, ou de se justifier. L’inflexible arrogance et l’impitoyable froideur dont il avait toujours fait preuve étaient encore présentes, mais semblaient plus nuancées, moins incisives qu’à l’accoutumée. Tout, dans son attitude, semblait avoir subi de profonds changements - n’était-ce que dans sa façon de faire l’amour -, et cela était plutôt étrange.
Gardant pourtant ses pensées pour lui, mais néanmoins certain qu’il finirait par les découvrir un jour, Elizia s’enquit:
- Et pour ce qui m’a attaqué? Je peux espérer avoir une réponse?
Le Maître fit glisser une main nonchalante sur la cambrure des reins du jeune homme, faisant naitre ainsi une myriade de frisson le long de sa colonne vertébrale.
- Oui, tu peux avoir une réponse.
- Alors je vous écoute.
- Si je me fie à l’odeur que tu dégageais en entrant ici, je dirais que tu as été attaqué par le Léviathan, une créature principalement aquatique, vivant en dessous du niveau de la mer, possédant par moment la capacité de se matérialiser ici sous forme une terrestre.
L’incube caressa lentement sa hanche du bout de ses doigts fin, un inquiétant sourire aux lèvres.
- Il est plutôt étrange, voire quasi incroyable, que tu aies pu survivre à son attaque. Depuis que je m‘en souvienne, personne ne lui a jamais survécu. Son pouvoir paralysant est bien trop puissant pour être vaincu par la volonté d’un simple mortel, et même certains mages et sorciers peinent à l’affronter…
Sache tout de même que son propre créateur, le Roi des Enfers, rechigne généralement à lui faire face, alors comment as-tu réalisé cet exploit?
Surpris par le compliment à peine voilé, Elizia releva la tête et plongea son regard dans le sien. La lueur dans ses yeux n’était pas aisée à déchiffrer, mais il parvint tout de même à y déceler une pointe de méfiance mêlée à…de l’admiration?
Luttant contre le désir qui repartait à l’assaut de son corps à cause de ce contact visuel, le jeune homme tenta de garder la tête froide. Imaginer que le Maître puisse un jour ressentir de tels sentiments à son égard, était tout bonnement impossible! Avec tout ce qu’il avait appris depuis son arrivée ici, il avait bien compris que les démons haïssaient les humains. Alors pour qu’elle raison cette règle changerait-elle maintenant?
Balayant d’une main imaginaire ses pensées absurdes, Elizia haussa les épaules
- Je ne sais pas comment j‘ai survécu! La seule chose dont je me souvienne, c’est d’avoir été plongé là dans le noir, mort de trouille en étant sûr et certain que j’allais mourir. Mais juste après, j’ai entendu une voix m’appeler et me dire de me battre. Alors d’un seul coup, j’ai retrouvé mes esprits, et c’est ça qui m’a permis de sauter vers la lumière de la porte. Si je ne l’avais pas entendue, je ne serais pas dans ce lit avec vous.
Suite à cet étrange récit, le démon eut une expression songeuse.
- C’est très inhabituel. Les voix venues d’outre-tombe ne résonnent pourtant pas par ici. Mais je ne vois pas d’autre explication à ce phénomène.
Le silence qui s’installa entre eux fut si long, que lorsque le Maître repris la parole, Elizia commençait déjà à somnoler.
- Tu sais pourquoi j’ai demandé ton corps à ton père lorsque j’ai accepté de passer un marché avec lui?
Le jeune homme émit un gémissement inarticulé pour toute réponse.
- C’est parce que j’ai des projets te concernant. Tu me sert déjà pour me nourrir c’est vrai, mais maintenant, le temps est venu de te faire faire ce pourquoi je t’ai voulu : être le réceptacle de ma semence pour la faire germer, et la faire porter à maturité.
Un peu perdu, Elizia se redressa face à lui.
- Excusez-moi, mais je ne saisis pas où vous voulez en venir.
Le Maître tendit la main et lui caressa doucement la joue.
- Ce n’est pas très compliqué Elie. Il y a longtemps, j’ai mis sur pied un plan complexe, et très gourmand en matière de patience, pour changer l’ordre de ce monde qui ne me conviens pas. Aujourd’hui, je suis à deux doigts de réussir, mais j’ai besoin de ton corps pour le mener au fait de sa puissance.
Les yeux rivés aux siens, il effleura les lèvres du baron de son pouce, et murmura ces paroles fatidiques.
- Je veux obtenir un héritier pour assurer ma descendance, et asseoir mon pouvoir lorsque je serais au sommet de ma gloire. C’est pourquoi, toi et moi allons le concevoir ici et maintenant, pour qu’il puisse alors voir le jour lors de ma victoire.