Initialement, son intention n’avait pas été de revenir aussi vite sur ses pas lorsqu’il avait débuté une de ses promenades ponctuelles dans les Abysses. Mais la fluctuation, légère mais néanmoins bien réelle et présente, qui avait affecté le lien qui le rattachait à Florent quelques instants après son départ de la chambre l’avait fortement inquiété. Ne connaissant pas sa provenance ni la raison pour laquelle elle l‘affectait lui, Adonis avait préféré faire rapidement demi-tour.
Paniqué et inquiet, il était entré en trombe dans la pièce, craignant le pire pour la vie et la sécurité de son jouet. Mais alors qu’il tentait de retrouver son souffle perdu dans sa course effrénée, son regard chercha la silhouette de Florent parmi les meubles, et ce qu’il vit lui causa un choc absolument fatal.
Douleur. Colère. Haine. Désespoir. Souffrance. Trahison.
Il n’y avait pas de mots pour définir le maelstrom d’émotions qui envahit d’un même mouvement son corps et son esprit déjà bouillonnants d’une rage incommensurable.
Bien qu’il connût déjà ces sentiments pour les avoir déjà ressentis maintes et maintes fois à cause des trahisons et des infidélités du Maître à son encontre, il se sentait sur le point d’arracher le cœur et la tête à ces deux énergumènes qui osaient le défier ouvertement sur son propre territoire!
Comment Florent, son objet, sa chose acquise de droit, osait-il batifoler avec le jouet du Maître, celui qui lui avait fait perdre sa place dans son lit et condamné à une faim perpétuelle ?
Le corps tremblant de colère, Adonis serra violemment les poings et s’avança vivement d’un air menaçant vers le couple encore enlacé sous les draps.
- Vous êtes morts.
***
Lorsqu’il vivait encore au manoir des Von Waldorf, Florent aurait dit de lui qu’il était un homme particulièrement doux et docile, mais également doté d’une fierté si peu affirmée qu’elle en était presque inexistante.
Or depuis qu’Adonis avait fait de lui son esclave sexuel, le contraignant ainsi aux pires ignominies, qu’Elizia avait été enlevé et avait été lui aussi rendu esclave avant d’être violé et d’être contraint à porter la progéniture d’un démon, toute douceur et soumission s‘étaient évanouies, ne laissant derrière elle qu‘ironie et sarcasme dans leur splendeur la plus totale.
Cessant brutalement de rire, Florent glissa lentement une jambe hors de la couche, et entraina les draps avec lui lorsqu‘il sorti du lit. Il entendit vaguement les protestations de son compagnon qui n’avait rien pour couvrir sa nudité, mais n’y prêta pas d’attention réelle, car c’était Adonis qui monopolisait tout son intérêt.
Avançant vers lui d’une démarche sûre, il plongea son regard, étrangement calme et détaché, avec un aplomb sans bornes dans celui, si brûlant de haine et de pulsions meurtrières du Pantin. Il aurait, logiquement, dû trembler de peur devant un tel étalement de fureur et de flux magiques, mais Florent ne craignait plus Adonis, plus après ce que Paélia leur avait promis s’ils réussissaient la mission qu’elle leur avait donné, plus après avoir pris Elizia dans ses bras, plus après avoir retrouvé son amour, sa chaleur, ses baisers…
Pris d’un délicieux vertige, le jeune homme se laissa aller à rire à plein poumons. Si d’un point de vue purement physique, il était encore lié au Pantin coléreux, qu’elle différence il y avait au niveau de son esprit et de son cœur! Il les sentait palpiter en lui, pleinement libérés de tout joug extérieur. Oh, comme il se sentait léger!
Alors qu’Adonis était pratiquement sur lui, le poing levé dans l‘intention visible de le frapper au visage, Florent décela une lueur d’incompréhension au fond de ses pupilles bleues: son hilarité et son absence de peur le perturbaient. Le jeune homme sourit.
- J’ai un marché à te proposer Adonis.
Le concerné marqua un temps d’arrêt, le regard troublé, et Florent pu y lire toutes les émotions et les questions qui l’assaillaient : se moquait-il de lui? Pourquoi riait-il et n’était-il pas effrayé? Était-ce un piège? Devait-il écouter ce qu’il avait à lui dire ou devait-il au contraire le tuer sans plus attendre?
Amusé, Florent sentit ses lèvres s’étirer davantage. D’une voix suave où perçait toutefois une dureté nouvelle qu’Elizia fut à la fois étonné et peiné d’entendre, il murmura:
- Tu ferais une erreur en me tuant tout de suite Pantin. Ce que j’ai à te proposer vaut surement à tes yeux toutes les morts du monde.
Ravalant difficilement sa fureur, Adonis se força à prendre une grande inspiration pour se calmer un minimum et le considéra d’un œil soupçonneux. En voyant son air goguenard et sûr de lui, il ressenti une pulsion absolument meurtrière. Oh oui, il était bien plus que tentant de tuer son esclave renégat dans l’immédiat! De se repaitre de son sang et de sa douleur jusqu‘à plus soif! Mais il y avait quelque chose de mystérieux dans la manière qu’avait cet insecte de présenter les choses, et cela l’attirait. Il subodorait que ce quelque chose avait un goût d’interdit, et sans réellement savoir comment ni pourquoi, il sut que ce serait dangereux. Or si c’était dangereux, il y aurait forcément des pertes non?
Adonis eut un sourire carnassier. S’il devait y avoir des morts, il s’assurerait que ces victimes soient les bonnes! Mais avant toute chose, il devait savoir de quoi il retournait.
- Je t’accorde un sursis. Si l’idée me plais, je te laisserais vivre jusqu’à la prochaine occasion que j’aurais de te tuer moi-même. Autrement, j’espère que tu as déjà fait des adieux à qui de droit. Je n’use pas de pitié avec la vermine et les traitres.
Florent s’adossa nonchalamment au rebord d’une commode derrière lui.
- Étrange, c’est pourtant ce que tu as fait en ce qui concerne le Maître. Il t’as trahit, et pourtant il vit encore…
Dans un mouvement si rapide que ni Elizia ni Florent ne purent voir, Adonis plaqua sa proie contre le mur le plus proche. Il y enfonça le châtain avec tant de force et de brutalité que la forme de son corps s’imprima à sa surface, faisant tomber des plaques de plâtre du plafond et se fissurer les autres murs de la pièce.
Le visage situé à moins de deux centimètres de celui de son esclave, Adonis siffla entre ses dents:
- Prend garde à toi humain! Je ne suis pas d’humeur patiente, et tu pousses déjà bien au-delà de ce que permettent les limites! Maintenant soumet-moi ta proposition, ou je mets fin à ta vie ici et maintenant!
Florent aurait préféré qu’Adonis ne soit pas si près de lui, car la magie qui le liait à lui opérait encore sur son corps, et il se refusait à céder au désir qui montait lentement en lui.
Inquiet, il leva les yeux vers Elizia qui était à demi assis au bord du lit et qu’il devinait être sur le point de sauter à la gorge d’Adonis pour le libérer. Mais s‘il lui venait en aide, il risquait de se blesser lui, ainsi que l‘enfant qu‘il portait, et c’était hors de question!
Espérant que son amant comprenne qu’il était important qu’il ne s’interpose pas entre le Pantin et lui, pour leur propre sécurité à tout deux, Florent plongea son regard dans le sien et lui fit silencieusement comprendre qu’il n’était pas blessé et qu’il fallait qu’il lui fasse confiance.
Reportant son attention sur Adonis qui le clouait toujours au mur d’un bras sous son menton, Florent articula d’une voix hachée par sa respiration erratique:
- Desserre…un peu…ta prise…. J’ai du mal…à respirer!
Il continua d’une voix plus lisse lorsque la pression sur son cou s’atténua.
- Ce que je te propose, c’est une opportunité de te libérer définitivement de l’emprise du Maître. En échange de quoi, tu nous aidera à découvrir son véritable nom et à nous échapper de cet endroit.
Puis il fit une pause avant d’ajouter :
- Sains et saufs.
Stupéfait par la hardiesse de ce qu’il venait d’être dit, Adonis éclata d’un rire froid qui se répercuta en échos puissants à travers toute la chambre et laissa d‘étranges frissons sur la peau de tous les occupants.
- Par les tous Saints de la Création Florent Berscham tu ne manques pas d‘aplomb! Jamais encore je n’ai vu pareille arrogance! Me prends-tu pour un demeuré? Penses-tu que je vais te croire, toi qui n’est qu’un vulgaire humain, un insecte, un grain de poussière par rapport à moi? A nous, autres démons et Pantins dotés de pouvoirs inimaginables? Alors quoi, tu penses avoir assez de pouvoir pour me libérer du Maître? Et définitivement de surcroit? C’est impensable et impossible.
Faisant craquer les articulations de ses doigts, Adonis eut un sourire carnassier.
- Bien, tu as eu tout le temps de t’exprimer. Maintenant passons aux choses sérieuses, la plaisanterie à assez durée. J’espère que tu as fait tes adieux dans les règles Berscham, parce que je vais te tuer ici-même, et ce avec une lenteur plutôt extrême.
Alors qu’il exécutait un pas vers le jeune homme, la main d’Elizia s’abattit sur sa joue en une gifle retentissante, et soudain, la tension accumulée dans la pièce sembla monter de plusieurs crans.
- Adonis, tu ne tueras personne pour l’instant. Florent et moi avons rencontré la Gardienne du Mondrose, et elle nous a confié une mission. Nous devons détruire le démon de luxure qui se cache sous le pseudonyme d’Idalgo, et pour cela nous avons besoin de ton aide.
Florent qui avait bien sûr assisté à toute la scène, restait figé de stupeur. A demi caché par le corps imposant de son compagnon, il ne parvenait pas à se souvenir d’à quel moment celui-ci était parvenu jusqu’à eux. Elizia avait réagi avec une telle vitesse! Il ne l’avait pas vu venir, et sa réaction montrait qu’il était encore son merveilleux protecteur de toujours, que l’homme déterminé et dominateur n’avait pas encore été totalement annihilé par les épreuves qu’il avait subies.
Elizia Von Waldorf était bel et bien encore de ce monde, et il était devenu plus fort qu’auparavant.
- Comment oses-tu!
Cachant sa joue meurtrie d’une main, il pointait un doigt accusateur de l’autre sur Elie, crachant vers lui avec hargne.
- Tu as eu tort de t’interposer ainsi Von Waldorf, et pour cela tu vas mourir toi aussi!
Furieux, il laissa retomber la main qui couvrait la partie rougie de son visage et laissa couler sur le corps du brun un regard empli de dédain.
- Il semble bien que porter la progéniture de ce monstre t‘apporte une certaine fierté à ce que je vois. En d’autres circonstances petit baron, jamais je n’aurais pas osé porter la main sur toi. Mais depuis les choses ont changées, et je n’accorde plus aucune espèce d’importance à ce qui appartient à ce démon! Il y a bien longtemps, j’aurais donné ma vie pour sauver la sienne. Mais à présent, je n’ai qu’un rêve, être celui qui lui ravira son souffle!
Elizia s’avança d’un pas.
- Toi et moi avons le même désir Adonis. Tous deux, nous désirons la mort de ce démon, alors pourquoi ne pas t’associer à nous? Nous serons bien plus fort en étant unis contre lui, et Paélia peut nous aider de bien des façons! De plus elle a promis que….
- Cela suffit.
D’un pas leste, Adonis se mit à déambuler dans la pièce, les mains jointes dans le dos, et une trompeuse expression de calme sur le visage.
- Je ne veux plus vous entendre, car je crois avoir assez soupé de vos balivernes. Vous, comme moi, êtes incapables de tuer le Maître! Rien ne me fera envisager le contraire, et surtout pas cette Gardienne du Mondrose! Le Maître est bien plus retord que vous pouvez l’imaginer, et il cache bien des tours et des secrets en son sein. Il a œuvré tellement dur ces derniers siècles pour conduire à bien le plan qu’il a formé! Mais c’est dommage pour lui, après tout le mal qu’il s’est donné pour vous attirer à lui Elizia, jamais il ne verra la naissance de son fils…Car je ne le laisserais pas voir le jour!
Souriant, il tendit les mains vers les deux hommes qui lui faisaient face.
- Saluez donc Paélia pour moi quand vous la verrez…Là-haut. Et dites-lui bien que je n‘ai que faire d‘elle et de ses si honorables missions!
Et sans plus de palabres, le Pantin incanta une formule magique, une insatiable folie meurtrière prenant possession de son regard bleu, avant de lancer le sort sur le couple acculé contre le mur, ne leur laissant aucune chance de s’enfuir.
***
Elizia voyait très bien le jet de magie qui s’apprêtait à les réduire en cendre d’une minute à l’autre, mais il ne voyait pas comment y échapper. Florent et lui étaient coincées dans les replis d’un mur, et quoi qu’ils tentent, ils ne seraient pas assez rapides pour l’éviter.
Derrière lui, il sentait bien la tension qui habitait son amant, et tenta tant bien que mal de le protéger en faisant barrière de son corps. Mais cela ne serait pas suffisant pour le sauver, il le savait.
Ils avaient échoué.
Tous deux avaient failli à la mission que la Gardienne leur avait confiée, et ils allaient mourir ici, dans cet endroit maudit et plein de souffrances sans avoir eu le temps, ni la possibilité de changer quoi que ce soit à leur situation. Rien n’avait été accompli, et c’était de leur faute.
Enserrant Florent dans ses bras avec force, Elizia plongea une dernière fois son regard dans le sien et articula un silencieux « je t’aime », au moment même où éclata une puissante déflagration.
Une lumière aveuglante envahit soudainement tout l’espace de la pièce, et Elizia se prépara au choc imminent du sort qui allait s’abattre sur son corps exposé et qui devait les détruire tous les deux.
Mais rien de se produisit.
Et un long moment s’écoula avant que les deux hommes ne le réalisent.
Surpris d’être encore en vie, ils se redressèrent avec prudence et méfiance, avant de jeter un coup d’œil circulaire à la pièce.
Tout avait été carbonisé, sauf eux et Adonis qui gisait au sol.
Les murs, le sol et le plafond, ainsi que tout ce que contenait la chambre, avaient été détruits et réduits en tas de cendre. Il ne restait plus grand-chose de la splendeur de la Chambre Bleue, à part le coin de mur où se trouvaient Elie et Florent et qui était resté mystérieusement intact.
Inquiet, le plus jeune demanda d’une petite voix :
- Elie, est-il mort?
Pas plus rassuré que son amant, Elizia répondit :
- Je n’en sais rien, mais j’espère que ce n’est pas le cas, car autrement, jamais plus nous ne pourrons sortir d’ici.
En effet, Adonis n’avait pas donné à Florent, la permission de sortir de la chambre, et concernant Elizia, le cas n’était pas plus optimiste. Il était arrivé par l’une des dupliques de Sorrel et celle-ci avait aussi été détruite. En cela, il lui était impossible de retourner à sa chambre par ce moyen-ci.
- Oh Seigneur! Qu’allons-nous faire?
Elizia n’avait pas de réponse, mais en revanche, un tas de questions fourmillait dans son esprit. Certes, il était heureux d’être encore en vie et qu’Adonis soit hors d’état de nuire, mais à quoi ou à qui le devait-il? Il aurait été impossible au Pantin de les manquer étant donné la distance si restreinte qu’il y avait entre eux, et personne n’aurait pu survivre à une attaque magique d’une telle puissance!
Soucieux, le jeune baron fronça les sourcils. Etrangement, le sort semblait s’être retourné contre son invocateur, or Adonis ne semblait pas être du genre à échouer en magie, alors qu’est-ce qui avait bien pu causer un tel retournement de situation?
Il en était là de ses réflexions lorsque Florent lui montra Adonis du doigt.
Apparemment, celui-ci n’avait été qu’assommé, car il se releva avec peine et boitait un peu. Mais visiblement, il n’avait rien perdu de sa hargne, car lorsqu’il vit que tous deux étaient encore en vie, il braqua sur eux un regard meurtrier et hurla :
- POURQUOI ÊTES-VOUS ENCORE EN VIE? VERMINE INSOLENTE! NE VIENS-JE PAS DE VOUS TUER?
Croisant les bras sur son torse, Elizia garda un visage impassible.
- Nous ne le savons pas, et d’ailleurs, il est inutile de hurler ainsi contre nous Adonis. Effectivement, nous sommes encore vivants, mais ce n’est pas de notre fait. Apparemment, ton sort semble s’être retourné contre toi, mais je ne sais pas comment, ni pourquoi cela s’est produit.
Adonis, la tenue vacillante, tanguait quelque peu sur ses pieds alors qu‘il parcourait la pièce du regard d’un mouvement lent.
- En effet oui, mon Destructus ne vous a pas tué, mais semble avoir ricoché sur quelque chose, ce qui a eu pour résultat de réduire en cendre tout le reste. Qu’à cela ne tienne, ce ne sont que des objets, rien de bien irrécupérable.
Puis il remis tout en l’état d’un geste négligeant de la main. Ce fût comme si l’explosion ne s’était jamais produite, et bientôt ils baignèrent à nouveau dans un environnement de coton et de ciel bleu.
Reportant son attention sur Elizia qui avait passé un bras autours des hanches de Florent d’un geste très possessif, Adonis plissa les yeux et murmura.
- Ne vous croyez pas si vite sorti d’affaires humains. Vous avez survécu une fois, cela ne signifie pas que cela va se reproduire. D’ailleurs, Florent m’appartient encore, alors sache que ce genre de comportement ne m’impressionne pas.
Furieux à son tour, Elizia montra serra les poings.
- Florent ne t’appartient pas! Il est mien et je suis sien, et ce depuis qu’il est à mon service! Nos cœurs et nos esprits sont liés de bien des manières que tu n‘es pas capable d‘imaginer, alors ne crois pas pouvoir nous séparer si facilement!
Elizia se comportait comme un mâle dominant contraint de rugir et de montrer les crocs pour défendre son territoire et revendiquer son pouvoir ascendant sur sa femelle. Mais bien malgré lui, Florent tirait un certain plaisir de son attitude ouvertement dominatrice. Lui qui avait été un long moment revendiqué comme la propriété d’un autre, cela lui faisait du bien de retrouver ses vraies attaches. Et voir qu’Elizia l’énonçait tout haut, lui était bien plus que précieux et lui donnait des frissons partout.
A ce discours, les yeux déjà plissés du Pantin se muèrent en deux fentes minces.
- Tu oses encore me défier Von Waldorf! Cette fois c’est assez!
Sous son incantation, un nouveau jet de magie s’échappa d’entre ses mains, et fonça droit sur le couple en lacé.
Mais celui-ci n’atteignit jamais sa cible, car il s’écrasa contre un mur invisible, et s’y évanouit en de misérables gerbes de lumière.
Stupéfait, Adonis laissa retomber ses bras le long de son corps d’un mouvement flasque, balbutiant d’une voix plate :
- Tu as…Tu es…Oh Seigneur, cet enfant!
Puis il leva les yeux vers le baron, une étrange lueur dans le regard.
- Elizia, cet enfant te protège! C’est lui qui fait dévier mes sorts, car il créé un champ de force autours de toi! Par tous les saints, cette créature possède déjà des pouvoirs immenses!
Incrédule, le baron observa son propre abdomen. D’une main tremblante, il en caressa l’arrondi, appréciant de sentir sous ses doigts, les petits coups du bébé, comme s’il le saluait.
Souriant avec amour, Florent caressa lui aussi le ventre rond, et recouvrit doucement la main de son aimé de la sienne, partageant ainsi ce moment de tendresse qui n’appartenait qu’à eux.
Un peu groggy de bonheur, Elizia murmura pour son enfant :
- Merci mon grand, grâce à toi papa est encore vivant. Je vais essayer de ne pas gâcher cette seconde chance!
Puis il repris son sérieux et s’adressa au Pantin :
- Quoi qu’il en soit, cela m’arrange, puisque je ne tenais pas particulièrement à mourir avant d’avoir réussi à m’échapper d’ici et de t‘avoir libéré de l‘emprise du Maître.
L’esprit encore tout entier plongé dans la frustration et la stupéfaction, Adonis ne réagit pas tout de suite. Mais lorsqu’il comprit les paroles du baron, la méfiance teinta sa voix et se peignit sur son visage.
- Vous…pensez encore à me libérer? Je viens de tenter de vous tuer et vous songez toujours à m’aider? Ses paupières se plissèrent.
- Pourquoi?
Florent lui offrit un sourire dont l’aspect indulgent fut démenti par la lueur dure qui brillait dans ses yeux.
- Oui nous y pensons toujours, mais sache que ce n’est pas par pur altruisme. Comme Elizia te l’a dit, la destruction du Maître est notre désir commun, mais pour y parvenir, nous avons besoin de ton aide car nous n‘y parviendrons pas tout seuls.
Bien sûr, les deux hommes ne disaient pas toute la vérité. La libération future d’Adonis de sa condition de Pantin n’était qu’un appât destiné à le convaincre de joindre ses forces aux leurs. Car en définitive, ce qu’Elizia et Florent espéraient, c’était la destruction du lien qui unissait les deux blonds.
Certes, ils mentaient à moitié, mais c’était pour maintenir l’illusion d’une bataille unique, il ne fallait pas qu’il se doute qu’autre chose se tramait derrière tout cela.
Gardant le silence pendant un long moment, Adonis s’accorda un temps de réflexion.
Il savait que se dresser ouvertement contre le Maître, c’était risquer la mort à tout instant. Celui-ci était capable de deviner ses pensées avant même qu’il en ait pris conscience, et c’était d’ailleurs étrange que tout ce qui se tramait ne l’ait pas encore amené jusqu’ici.
Mais après tout, que risquait-il? Sa santé physique et sa santé mentale étaient déjà vacillantes depuis le rejet du Maître, et le substitut que présentait Florent ne serait valable que pour un temps. Il était humain et finirait un jour par s’éteindre comme tous ceux de son espèce.
Peut-être valait-il mieux en effet, de se rebeller maintenant et de se joindre à la mutinerie naissante?
Sa loyauté ne tenait pas à grand-chose ni à qui que ce soit à par Tessa, et ce qu’ils lui proposaient valait en effet, toutes les morts du monde : se venger du Maître et ne plus être un Pantin.
C’était un rêve, une chimère qu’il avait à peine osé caresser depuis les premiers jours de sa création, mais à présent, il existait une chance qu’il se réalise, et ne pas la saisir…serait folie!
Dardant un regard circonspect sur les deux hommes qui lui faisaient face, il demanda d’un ton neutre :
- Ne vous faites pas d’illusion, faire affaire avec vous n’efface en rien la haine que j’éprouve envers vous. J’accepte votre offre à la condition que Tessa soit saine et sauve quoi qu’il arrive. Je ne veux être certain qu’il ne lui arrivera rien en cas d’imprévus, sinon vous pouvez être sûrs que je vous traquerait jusqu‘à votre mort.
Elizia et Florent échangèrent un rapide coup d’œil. Ils n’avaient pas prévu cela.
- Et bien, nous n’avons pas pensé à elle lorsque nous avons passé ce marché avec Paélia. Mais nous ferons tout notre possible pour que Tessa n’aie pas à souffrir des conséquences. C’est une promesse.
C’est alors qu’une voix féline les fit tous sursauter.
- Et qu’elle est cette promesse petit homme?
Tessa venait de passer la porte de la chambre, et elle n’avait pas du tout l’air d’apprécier ce qu’elle voyait.