Assis dans un profond fauteuil de velours rouge sang, Idalgo ne l’entendit pas arriver tout de suite. Ce n’est qu’en percevant le bruit de sa respiration qu’il se rendit compte qu’Elizia se tenait à côté de lui, le regard humide et encore vêtu de sa tunique. Retenant un grognement furieux d’animal blessé, le Maître enfonça ses griffes dans le rembourrage moelleux de son fauteuil. Qu’est-ce que ce gamin fichait ici?
Il ne l’avait pas appelé à lui, et la période de quarantaine qu’il lui avait fixée n’était pas encore arrivée à son terme! Il n’avait pas prévu d’être interrompu par qui que ce soit durant sa convalescence! Elizia arrivait chez lui comme un cheveu sur la soupe et il détestait qu’on bouscule tous ses plans!
Mais outre le fait qu’Elizia ait surgit à l’improviste dans sa chambre, il y avait autre chose de bien pire qui le mettait hors de lui : pourquoi n’avait-il pas pressentit sa venue? Et pourquoi ne pouvait-il pas non plus sentir ses émotions ni entendre ses pensées? Voilà qui était effroyablement contrariant!
S’enfonçant dans les coussins de son siège, le démon se passa une main sur le visage, en proie à un odieux vertige. Cette cécité sensorielle pouvait-elle être un effet secondaire des cocons? Une telle hypothèse était affreusement agaçante mais pouvait effectivement être possible. Il avait absorbé une si grande quantité de leurs fluides ces derniers temps que son corps, et sans doute ses pouvoirs, s‘en retrouvaient affaiblis. Il savait pertinemment que son corps démoniaque avait besoin de temps pour assimiler la surcharge de magie divine qu’il lui faisait ingurgiter de force. Mais tout ce temps gâché à attendre le rendait impatient, or il détestait particulièrement être impatient.
- Qu’est-ce que vous faites?
Le ton impérieux de son visiteur le fit presque sourire. Malgré les mois qu’il avait passé à le dresser, les semaines qui les avaient séparés et l’enfant qui grandissait en lui, le jeune homme n’avait pas changé d’un iotas. Il semblait même avoir repris du poil de la bête, et paraissait plus fougueux que jamais. Le contraindre à ses désirs n’allait pas être chose aisée dans l’état où il se trouvait. Mais il n’était pas démon que ce genre de défi rebutait. Avec un peu de chance, cela lui serait même facile malgré ses pouvoirs déviants.
Tournant vers lui un visage, qu’il savait émacié, le Maître toisa lentement le jeune homme. Parcourant son corps un peu trop habillé de son regard si froid et bleuté. Pourquoi n’était-il pas en chemise de nuit? Ou encore mieux, nu?
- Mon petit Elie…Que me vaux l’honneur de ta visite? Je ne t’ai pas convoqué.
Avec une grimace, il constata que sa voix était rauque et lasse, et pas du tout intimidante et séductrice. Diantre, qu’il détestait être dans cet état!
Sa colère enfla si subitement qu’une onde de choc se forma, et alla frapper violemment le mur d’en face. A côté de lui, Elizia sursauta. Mais le Maître, au contraire, savoura son petit effet, il aimait le chaos.
- Et bien Elie? Que me veux-tu?
Il constata avec plaisir, que sa voix avait retrouvé ses intonations habituelles. Peut-être que cela le mettrait-il dans de meilleurs dispositions?
Elizia lui jeta un drôle de regard.
- Pourquoi me le demandez-vous? N’êtes-vous pas sensé déjà tout savoir de ce que je pense?
- Bien sûr que je le sais déjà Elie. Mais je veux te l’entendre dire.
Était-il également devenu stupide en même temps qu’aveugle? Furieux contre lui-même, le Maître retint une nouvelle vague de colère. Il allait lui falloir se montrer plus prudent que cela!
Exaspéré, Elizia leva les yeux au ciel, et marmonna de mauvaise grâce :
- J’avais…J’avais envie de vous. Le bébé n’arrête pas de gigoter depuis cet après-midi, et cela m’a réveillé en pleine nuit. De…depuis, je n’arrive plus à dormir, et je…je ne fais que penser à vous.
Etonné, le Maître haussa un sourcil. Voilà qui était étrange. Habituellement, la Conception ne provoquait pas de tels effets secondaires. Mais après tout, les circonstances n’étaient pas ordinaires, et bien qu’il ait déjà suivit de près la gestation de certaines démones, il n’était pas sûr à cent pour cent de ce qui pouvait arriver à un humain mâle arrivé presque à terme.
- Alors tu me désires? Mmmh, intéressant. Peut-être que si tu me supplies, je serais d’humeur à accéder à ta requête.
- Tss, vous jouez encore avec moi!
- Bien sûr ! C’est pour cela que je t’ai dressé Elizia.
Caresser et pincer jusqu’au sang les joues rouge vif de son jouet était très tentant. Mais celui-ci s’éloigna de lui avant qu’il ait eu le temps de le faire, et se réfugia près des immenses fenêtres de la chambre. Dégoûté par la manière dont le jeune homme contemplait la beauté trompeuse et écoutait le chant meurtrier du Mondrose, actuellement pleinement épanoui sous les rayons de la pleine lune, Idalgo s’extirpa de son siège et se servi un alcool fort. Avec un mauvais sourire, il se souvint de quelle manière - brutale et sauvage -, il avait pris Elizia encore et encore contre cette vitre tandis qu’il observait ce champ de roses rouges. Il espérait que son jouet s’en souvenait encore lui aussi. Ce dont il aurait eu la confirmation si ses pouvoirs sensoriels fonctionnaient! Néanmoins, si ce n’était pas le cas, il allait se faire un plaisir de le lui rappeler!
- Qu’est-ce donc que cette étendue de roses?
Amusé par leur synchronisation, Idalgo retourna s’asseoir. Savourant la brûlante sensation du liquide au fond de son estomac de reptile.
- Je crois t’avoir déjà proposé de te l’expliquer une certaine nuit Elie. Mais étrangement, tu n’as rien voulu savoir, et je t’ai puni pour ce refus. Ce fut d’ailleurs une merveilleuse punition, il m’est avis de la réitérer.
Le visage impassible, le jeune homme passa une main sur son ventre et s’assit sur le rebord de la fenêtre.
- A ce moment-là, mon refus était justifié. Vous veniez tout de même de me violer! Alors expliquez-moi d’abord, et ensuite, vous pourrez me punir comme vous désirez le faire…Maître.
Ronronnant de satisfaction, le Maître plissa les yeux de convoitise, sa langue humidifiant lentement ses lèvres rouges et pulpeuses.
- Mmmh, une condition? Pourquoi pas? Après tout, ce n’est pas comme si je devais mériter ma récompense.
Croisant ses longs doigts sur son estomac, l’incube leva les yeux vers la lune et laissa son regard s’abîmer dans sa lumière argentée.
- Comme tu viens de le dire, il s’étend sous nos pieds une mer de roses rouges. Il y a plusieurs millénaires, d’autres démons et moi-même parlions une langue dure, froide et dont chaque mot et sonorité recelait une signification. Cet immondice rougeâtre se nomme le Mondrose, ce qui signifie « Rose de Lune » car ces roses n’apparaissent qu’une fois la nuit tombée et n’entonnent leur chant nocif pour ma santé que lors d’une pleine lune comme celle-ci. Et si tu as un peu de jugeote, je pense que tu auras deviné l’origine du nom de cette école, car si l’emblème de la Mondrose High School est une rose dans un cercle lunaire, c’est pour une bonne raison. Ai-je satisfait ta curiosité? Ou as-tu d’autres…condition à m’imposer avant de me donner mon dû?
Attirant le jeune homme à lui dans un geste d’une rapidité inouïe, le Maître, l’installa sur ses genoux et lui caressa le cou du bout de des doigts
- Et bien? Aurais-tu perdu ta langue?
Elizia plongea son regard sombre dans le sien. Aucune étincelle de vie de semblait l’habiter, mais cela lui importait peu pour le moment. Tout ce qu’il voulait, c’était son corps.
- Non Maître. Je n’ai plus de questions ou de conditions, vous pouvez maintenant faire de moi ce que vous désirez.
- Mmmh, j’aime quand tu ne montres aucune résistance. C’est étonnant, et assez rare venant de toi, mais c’est extrêmement rafraîchissant.
Glissant une main mutine sous la tunique du jeune homme, le Maître caressa d’abord son ventre rond et gonflé, avant de remonter lentement vers son torse, dont il taquina les extrémités rosées. Le sentant frissonner sous ses caresses, il accentua la pression de ses doigts jusqu’à obtenir les gémissements désirés, et au moment où il le sentit durcir contre son bras, le Maître déchira le tissu. Mettant à nu le corps si tentant de son jouet, le faisant rapidement saliver.
Depuis combien de jours n’avait-il pas mangé à sa faim? Il ne le savait même plus! Pendant des semaines, l’incube était parvenu à brider sa faim avec suffisamment de fermeté pour s’empêcher de se ruer dans la chambre d’Elie pour se sustenter. Mais à présent qu’il était là nu devant lui, si appétissant, offert et vulnérable, plus rien le retenait. Il avait atrocement faim de sexe et de plaisir, et malgré son apparente faiblesse, Idalgo n’allait faire qu’une bouchée de lui.
Transportant son repas jusqu’au lit aux draps de satin rouge, le Maître se dévêtit à son tour, et s’allongea près de lui, une lueur affamée dans le regard. Passant une main gourmande sur l’ensemble de son corps hâlé, il en savoura la texture douce et ferme sous ses doigts, et poussa un ronronnement de plaisir lorsqu’il s’aperçut qu’Elizia ne portait pas de sous-vêtement.
- Oh, le petit coquin. Où est donc passé ton caleçon mon ami? L’aurais-tu égaré, ou l’as-tu délibérément retiré avant de venir me voir?
Elizia le regarda en oblique.
- Ne connaissez-vous pas déjà la réponse à votre propre question?
Pour une obscure raison, ce regard qu’Elizia lui avait lancé l’avait mis mal à l’aise. Or, d’habitude, jamais rien ne le mettait mal à l’aise!
Faisant glisser sa langue sur toute la surface de son torse avec application, l’incube murmura toute contre sa peau frémissante.
- Oui Elie, je connais déjà la réponse. Mais comme pour tout à l’heure, je veux te l’entendre dire. Alors? As-tu sciemment retiré ton sous-vêtement pour moi?
Puis sans attendre la réponse, il suça un à un les tétons dressés. Enroulant puis déroulant progressivement sa langue autours d’eux, il les cajola avec une dextérité diabolique, alors que ses mains poursuivaient leurs caresses un peu plus bas, tellement plus bas… Surpris de sentir subitement les doigts chauds et taquins du Maître sur son sexe, Elizia poussa un long gémissement, qui fût une véritable mélodie pour le Maître. Il exhala dans un souffle :
- Je…Oui, je…Je l’ai fait exprès…
- Menteur.
Le Maître ne savait pas exactement pourquoi - comme cela l’humiliait de l’admettre -, mais il était certain que jamais Elizia n’aurait fait une chose pareille à dessein pour lui plaire à lui. Cela ressemblait tellement peu à son caractère têtu et borné! Il ignorait la raison qui le poussait à lui mentir alors qu’il savait ne rien pouvoir lui cacher, mais il finirait bien par connaître la vérité.
Néanmoins, cette chasse aux cartes allait devoir attendre, car pour le moment, le Maître avait bien mieux à faire.
Sa langue, qui s’activait sur le torse et le ventre arrondis d’Elizia, quitta progressivement cette zone pour se concentrer longuement sur la peau tendre et brûlante située à l’intérieur de ses cuisses, puis un peu plus tard, directement sur sa verge. Ici, les terminaisons nerveuses étaient si sensibles qu’à chaque passage de sa langue humide, le jeune homme gémissait et se tortillait comme un damné.
Amusé, l’incube se mit à glousser.
- Mmmh, comme tu es mignon Elie. J’avais oublié à quel point tu pouvais être sensible. Cela doit d’ailleurs être bien pire maintenant que tu portes notre enfant non? Attend, laisse-moi vérifier.
Humidifiant longuement un de ses doigts, sans jamais cesser ses allées et venues sur son sexe tendu, le Maître caressa lentement l’entrée de son intimité rosée avant de le pénétrer franchement d‘un geste vif, et d’admirer le spectacle de ce corps qui se cambrait de désir et semblait être sur le point de jouir.
Il eut un petit sourire cruel.
- Et bien, et bien, et bien! Quelle réaction mon cher! Personne ne t’as donné de plaisir durant cette quarantaine? Voilà qui va rendre nos ébats époustouflants! Mets-toi donc sur le ventre Elie, il n‘est plus temps de jouer.
***
Docile, Elizia obéit, et ne dit rien lorsque l’incube lui replia les genoux sous le menton et lui glissa un oreiller sous le ventre dans le but de relever ses hanches et d’amortir ses retombées sur le matelas. Il serrait les dents en prévision de la douleur qui allait lui vriller le bas du dos, lorsque quelques coups à la porte se firent entendre, les interrompant, le Maître et lui, dans leurs ébats.
L’onde de colère et de contrariété qui émanait du Maître était si puissante, qu’il en ressenti les effets jusque dans ses veines. Il en resta étourdit un long moment, mais pas suffisamment pour ne pas comprendre ce qu’il était en train de se passer.
Tessa venait d’arriver devant la porte de la chambre. Elle allait essayer de l’arrêter!
- Qui c’est?
- C’est Tessa mon Maître.
Interloqué, le jeune homme tenta de cacher son trouble le mieux possible. Pourquoi l’incube n’avait-il pas senti qu’il s’agissait de la Songeuse derrière la porte? Comme tout cela était étrange! Depuis qu’Elizia était arrivé dans la chambre, le Maître n’avait de cesse de lui poser des questions au lieu d’imposer ses affirmations habituelles! Peut-être se trompait-il, mais, et s’il avait raison? Et s’il y avait effectivement quelque chose qui ne tournait pas rond chez ce démon?
- Qu’est-ce que tu veux? Je ne suis pas d’humeur à te recevoir. Reviens plus tard, je suis occupé.
- Je n’en doute pas mon Seigneur, mais j’ai des choses importantes à vous dire! Il faut que…
- J’ai dit NON!
Un miaulement de douleur retentit soudainement derrière la porte. Ce son exprimait une telle souffrance qu’Elizia frissonna. Certes, il était soulagé que Tessa n’ait rien pu dire au Maître, mais que lui avait-il donc fait?
Sentant que toute l’attention du démon s’était à nouveau focalisée sur sa personne, le jeune homme vit son petit moment de victoire s’envoler et enfonça la tête dans un oreiller dont il mordit le tissu, frissonnant de dégoût - et d’envie malgré lui à cause de cette zone palpitante entre ces fesses - au moment où ses longs doigts osseux et froids enserrèrent ses hanches. Et lorsqu’autre chose, de plus grand, plus chaud et dur, poussa doucement sur son intimité serrée, Elizia serra les poings sur les couvertures et focalisa toutes ses pensées sur Florent, priant le Ciel pour que le Maître ne les perçoive pas.
- Bien, reprenons où nous en étions.
Mais qu’il perçoive ou non ses pensées ne fut bientôt plus sa priorité, car au moment où le membre chaud et dur pénétra en lui, il n’eut plus rien en tête que la douleur crue et immédiate qui lui vrillait les reins et le faisait gémir jusqu’aux larmes. Ainsi possédé dans cette position humiliante, Elizia se demanda si un démon pouvait être davantage maudit qu’il ne l’était déjà. Et alors qu’il s’appliquait avec ferveur à le vouer aux pires châtiments divins, quelque chose commença à changer au creux de son corps. La douleur et la honte s’évaporaient peu à peu, laissant alors derrière elles quelque chose d‘étrange, une sensation unique qu’il n’avait jamais ressenti auparavant durant son coït avec l’incube, mais qui ne lui était pas totalement étranger non plus. C’était à la fois doux et reposant, générateur de somnolence et d’une impression de lourdeur très satisfaisante. Qu’était-ce donc que cela?
Ainsi projeté dans le tourbillon de ses émotions, il lui était pratiquement impossible de décrire exactement ce qui lui arrivait. Mais au fur et à mesure que l’incube le gratifiait d’amples coups de reins, la pression qui menaçait d’exploser au fond de lui, fini par éclater en une multitude de sensations contraires, et il hurla son plaisir en même temps que celui du Maître avant de retomber d’un seul coup sur les draps. Evanouis.
Lorsque plus tard, Elizia s’éveilla ce fût avec une douleur fulgurante au creux des reins et une étrange sensation dans le ventre. Se redressant avec précaution sur son séant, il se caressa l’abdomen, et fronça les sourcils, perplexe. Il avait l’estomac lourd, comme s’il avait avalé un copieux repas la veille. Or ce n’était pas le cas! En réalité, il n’avait rien absorbé depuis le petit déjeuner d’hier matin, et en toute logique, il aurait dû se sentir affamé! Alors pourquoi n’était-ce pas le cas?
Renversant la tête contre son oreiller, Elizia eut un moment de flottement et commença à somnoler. Il n’avait pourtant fait que se soumettre au désir sexuel du monstre qui dormait à côté de lui. Bien sûr, il s’était montré docile dans le seul de l‘occuper pour qu‘il rejette Tessa, mais tout de même! Tout cela n’expliquait pas pourquoi il se sentait si…Rassasié.
Alors c’était cela? Avait-il fait un repas sans le savoir? Et plus important, l’avait-il consommé seul?
Ouvrant brusquement les yeux, Elie se redressa à nouveau et fixa son ventre nu, l‘air un peu inquiet. Au bout d’un long moment passé à observer son ventre, le bébé daigna enfin donner un petit coup de pied - qui en déforma un instant la rotondité avant que la peau encore élastique ne reprenne sa place et sa forme initiale -, comme s’il avait voulu lui dire « Salut papa, oui c’est bien moi qui t’ai joué un sale tour! Comment vas-tu faire maintenant pour vivre avec ça? ».
Exhalant un long soupir las, le jeune homme s’extirpa hors du lit et s’enferma à double tour dans la salle de bains. Il avait besoin d’une douche maintenant, et d’une longueur de temps extraordinaire de préférence, car ce qu’il venait de réaliser dépassait en puissance tous les cauchemars les plus fous qu‘il avait pu faire ou entendre de sa vie.
Son enfant se nourrissait du Maître et des émotions qu’il ressentait durant leurs rapports. C’est donc qu’il aurait encore besoin de cet apport démoniaque à l’avenir, et Elizia n’était pas près d’accepter ça. C’était une réalité bien trop terrifiante pour qu’il l’admette complètement, mais il savait également qu’il n’avait pas le choix. Car tôt ou tard, ce besoin se ferait sentir, et il ne pourrait pas lutter contre lui. Que l’intention soit calculée ou pas, cet incube avait encore une fois réussi à le piéger comme une souris de laboratoire sans qu’il ne s’en aperçoive. Mais sa fin était proche, et le jeune baron allait se faire un plaisir de participer à sa chute!
Emergeant quelques minutes plus tard de la pièce d’eau sans rien d’autre pour habit qu’un drap noué autour des hanches, Elizia lorgna la carafe de whisky d’un air torturé et préféra s’installer sur le sofa plutôt que sur le lit. Grommelant longuement sur les méfaits de la procréation et sur le fait que s‘il avait pu, il ne se serait pas gêné pour siffler le contenu ambré d‘une seule gorgée, le jeune homme chercha des yeux quelque chose à manger. Mais ne voyant rien, il dû faire appel à Sorrel, qui aussitôt, fit apparaitre devant lui un plateau chargé de nourriture. Il aurait dû se souvenir que le Maître n’ingérait pas d’aliments solides. Tout ce dont il se nourrissait, c’était de…lui.
Ecœuré par cette pensée, Elizia faillit en perdre l’appétit. Mais heureusement pour lui, cet apport alimentaire rendait Bébé enthousiaste, et c’est avec émotions qu’il le sentit bouger contre les parois de son ventre, bondissant contre lui comme s‘il était un ballon dans une piscine.
Caressant son ventre pour le calmer sans cesser de manger, le jeune homme vit soudainement sa douce quiétude partir en fumée lorsque le Maître - qui semblait faire des mauvais rêves - s’éveilla en sursaut, le faisant bondir de peur lui aussi.
- Et bien! Vous avez le chic pour me fiche la trouille Idalgo. Vous ne devriez pas effrayer votre Réceptacle de cette façon, ou sinon je vais mettre bas plus vite que prévu! Avez-vous fait de beaux rêves?
Paraissant un instant dérouté, le Maitre repris bonne contenance assez rapidement lorsqu’il vit qu’Elizia le regardait avec ironie. Il nota également le sarcasme et lui offrit un sourire de chat.
- On ne dit pas « mettre bas » petit ignorant. Mais « donner la vie ». N’est-ce pas plus poétique ainsi? Et sache que mes rêves, si t’en est que j’en ai, et ce qu’ils contiennent, ne te regardent pas.
Pas le moins du monde amusé par le synonyme édulcoré, Elizia leva les yeux au ciel avant d’enfourner un grain de raisin entre ses dents. Il prit note de la rebuffade : pas de questions sur les rêves.
Qu’à cela ne tienne, il en avait tout un panel sous le coude! Et encore bien d’autres derrière la tête!
- Vous vous croyez spirituel, mais j’ai toujours mal aux reins, et ma silhouette est toujours aussi déformée. Comme tout cela c’est à vous que je le doit, j’estime encore avoir le droit de qualifier la fin de toute cette mascarade anormale comme je l’entends.
Visiblement amusé, le démon lui rétorqua :
- Oh pauvre bébé. Tu entends la façon dont ton papa parle de toi et de ta future venue au monde? Comme c’est vilain de ta part Elizia! Atrocement vilain!
Durant un moment, Elizia fut tenté de lui dire d’aller se faire voir chez les Grecs. Mais cet enfant savait pertinemment ce qu’il ressentait pour lui, et il ne gagnerait rien à rétorquer de cette façon. Il n’avait pas envie de se laisser entrainer dans un échange puéril d’insultes, très certainement calculé pour que les mots dépassent sa pensée, que la situation se retourne contre lui et qu’ainsi, tout un panel de punitions soigneusement préparé voit son application justifiée, le faisant alors regretter d‘être né et procurant ainsi au Maître une source immense d‘amusement et défoulement. Ce genre de tactique avait bien fonctionné sur lui durant un temps, mais depuis, il en avait retiré les leçons qui s’imposaient, et c’était à lui d’être plus malin que son adversaire.
Finissant tranquillement de mâcher le morceau de pain beurré qu’il s’était fourré entre ses dents, Elizia pela soigneusement une banane, et lança, l’air de rien :
- Dites-moi, vous savez que vos précieux élèves disparaissent tous les jours? Enfin, ma question est stupide! Vous êtes omniscient, bien sûr que vous le savez! Autrement, j’aurais de quoi m’inquiéter. Me dire où ils vont vous poserait-il un problème?
Elizia ne battait pas des cils, mais l’intention n’était pas loin. Ce fût d’ailleurs ce qu’Idalgo comprit aussi, car il ricana méchamment.
- Ne cherche pas à m’amadouer pour que je réponde à tes questions Elie, cela est inutile. Rappelle-toi bien que je le ferais si je le désire, et n’essaie plus d’imiter les charmes féminins à l‘avenir, tu n’as rien d’une femme. Et en ce qui concerne tes « amis », je suis en quelque sorte…désolé pour toi, si je puis dire. Oui, c’est le mot. Car je ne sais absolument pas où ils se trouvent. Sans doute sont-ils en train de fermenter doucement dans l’estomac d’un de mes amis qui a dû faire le ménage là-haut? Mais qu’importe? Après tout, je m’en moque. Leur rôle en ces lieux n’a été que très secondaire, car ils ne sont que de la nourriture, et leur présence n’était requise pour ce rôle. Rôle qu’ils ont d’ailleurs très bien tenu d’après les échos que j’en ai eu…
Glacé par l’horreur, Elizia sentit son estomac de tordre. Il lui était désormais impossible de continuer à manger. Bébé n’allait pas être content, mais c’était plus fort que lui. Imaginer tous ces corps innocents ensanglantés et déchiquetés le rebutait, et il n’osait même pas penser à ce à quoi Célestina et Olivia pourraient ressembler si jamais elles tombaient entre les mains de la chose qui hantait les couloirs de ce château des horreurs!
Frissonnant par paliers progressifs, le jeune homme tenta de retenir une grimace. Comment cet être malfaisant pouvait-il lui balancer de pareilles horreurs avec autant de décontraction? C’était inhumain! Serrant les poings pour maîtriser les tremblements de ses mains, Elizia fixa un point imaginaire au-dessus du lit à baldaquin pour tenter de retrouver son clame. Le constat était pitoyable, mais il devait admettre que toute sa belle assurance avait fondu comme neige au soleil avec cette épouvantable histoire! Il n’était pas certain de parvenir à continuer son interrogatoire jusqu’à la fin, même s’il savait que les prochaines réponses à ses questions revêtiraient une importance capitale s’il parvenait à les obtenir.
- Vous n’avez pas honte de dire ce genre de choses, alors que vous ne pensez pas un seul mot de repentir? Mais quelle question, suis-je bête! Vous êtes un démon! Vous n’avez pas de cœur, la compassion et le respect de l’autre, vous ne connaissez pas.
- Bien sûr que je connais tout ça petit homme. Tu oublies que j’ai des millénaires de plus que toi, tu es un insecte par rapport à moi, et contrairement à ce que tu peux penser, j’ai eu le temps d’expérimenter toutes les émotions! Et laisse-moi te dire que celle qui est de loin la plus grisante, c’est la haine! Ah! Aucun autre sentiment n’est plus plaisant ni plus blessant que la haine pure et sauvage! Pas même l’amour que tu semblais défendre avec tant d’ardeur lorsque tu es arrivé ici!
Idalgo continuait de parler, mais il effectuait sans le savoir un monologue qui prenait peu à peu des airs de soliloque, car Elizia n’avait retenu qu’une seule chose de ce discours qui n’avait pas plus de sens pour lui qu’une page de livre écrite en hiéroglyphes. Le Maître avait dit de lui qu’il semblait défendre l’amour, et non qu’il défendait l’amour. Pourquoi avait-il parlé au passé alors qu’il aurait dû conjuguer cet état de fait au présent? Croyait-il réellement qu’il avait renoncé à ses sentiments?
Avalant une gorgée d’eau pour se donner du courage, Elizia garda cette pensée dans un coin de sa tête et enchaina sur une autre question, tentant de garder le ton le plus léger possible :
- Je vois que vous êtes fier de ce que vous êtes. Mais je trouve que votre prénom ne vous convient pas du tout et je me demande même si vous vous nommez réellement ainsi. Idalgo, cela fait trop humain, trop…ordinaire. Pour un démon âgé de millions d’années, j’aurais imaginé quelque chose de plus ancien, de plus intimidant.
Naïvement, Elizia crut que le Maître allait encore une fois se mettre à rire et se moquer de sa bêtise avant de lui faire une leçon sur les avantages pour un démon d’avoir un nom passe-partout. Mais étrangement, ce fut un silence glacial qui suivit sa question, et il s’attendait si peu à cette réaction qu’il leva les yeux de son assiette.
Le regard bleu qui intercepta ses prunelles était d’un froid si glacial qu’il sentit ses os geler jusqu’à la moelle. Visiblement, sa question avait fait mouche, et elle n’avait pas l’air de lui plaire.
- D’où te vient une question pareille Elie?
La voix à ses oreilles paraissait onctueuse. Mais il ne fallait pas être un expert pour deviner qu’en-dessous de toute cette apparente guimauve, se cachait la lave en fusion d’un volcan bouillonnant.
Il allait lui falloir être prudent.
- Je ne sais pas trop. C’est une idée qui m’est venue comme ça en vous revoyant.
- Ah oui. Ça t’est venu comme ça…
- Oui.
Pourquoi ne voyait-il pas qu’il mentait?
- J’ai pensé que peut-être je me faisais des idées, et que vous voudriez bien m’éclairer sur le sujet. Est-ce que je me suis trompé?
Son étonnement allait croissant. En face de lui, le Maître se tenait droit comme un « i » sans daigner desserrer les mâchoires tant il bouillonnait de fureur, et il ne sentait pas son mensonge pourtant aussi gros qu‘une maison? Le phénomène était trop beau pour être vrai, mais il ne pouvait empêcher son cœur de battre d’optimisme.
- Alors Maître? Est-ce que je peux espérer obtenir une réponse de vous?
Leurs regard s’accrochèrent de nouveau, refroidissant le corps du jeune homme jusqu’aux tréfonds de son être, et la réponse tomba, implacable:
- Non.