
Un cavalier, masqué et vêtu de noir, penché sur son cheval à la robe sombre, parcourait les étendues de terres qui se présentaient devant lui à une vitesse inhumaine, sa cape noire incrustée de diamants et d’arabesques flottant au vent telle un drapeau annonciateur de mauvaises nouvelles.
Lorsque sa monture arriva aux abords du domaine visé, le sombre individu passa une jambe par-dessus la selle et atterrit d’un bond souple sur le sol herbeux. Soucieux de rester invisible, il s’était précautionneusement caché dans les bois, se camouflant dans l’obscurité totale de cette nuit dépourvue d’étoiles et de lune. Sa mission était simple : éliminer, capturer puis disparaître rapidement.
Tout devait se dérouler rapidement et sans accroc. Aucun échec n’était envisageable, ou il le paierait de sa vie.
S’avançant rapidement jusqu’à la bâtisse où il devait s’introduire, il demeura courbé et silencieux, attentif au moindre bruit susceptible de troubler le calme de la nuit. Puis d’un bon puissant, il se suspendit aux gouttières et les escalada. Une fois parvenu sur le toit, il chercha rapidement la chambre. Lorsqu’il l’a trouva, il se laissa glisser avec souplesse sur le balcon, crocheta la serrure de la porte-fenêtre et s’infiltra dans la pièce.
Sa proie était profondément assoupie et semblait plongée dans un songe agréable. Son petit sourire et son air angélique donnèrent au cavalier une violente envie de la gifler.
La joie était une chose si fragile, si éphémère…et si propre aux humains! En un mot, tout à fait haïssable.
La victime n’eut pas le temps de se réveiller pour protester, car déjà il la droguait pour la tirer de son lit et la placer fermement contre une épaule robuste. Toujours sans faire de bruit, le ravisseur sortit de la chambre, puis sauta du balcon. Même chargé d’un corps, il restait absolument silencieux et rapide.
Une fois près de son cheval, il n’accorda pas un regard au domaine qu’il venait de profaner, et monta en selle, puis dirigea sa monture vers la direction d’où il venait d‘un mouvement ferme.
L’homme avait déjà parcouru quelques kilomètres quand il s’arrêta pour regarder une dernière fois le paysage, pour se souvenir de son apparence initiale avant la changer pour toujours.
Ses yeux froids et sans expression, s’illuminèrent alors d’une lueur meurtrière lorsque d’un claquement de doigts, il fit naître un brasier gigantesque et assassin qui engloutit l’image paisible des lieux en quelques minutes.
Bientôt, tout ne fut plus que brasier ardent, cris de désespoir et hurlements de souffrance. Ce petit tour de magie avait grandement amusé l‘homme, faisant naître en lui l’intense satisfaction du travail bien fait ainsi qu’un profond sentiment de jouissance. Ses yeux féroces brillèrent derrière son masque d’albâtre. Quel merveilleux délice que le spectacle de l’anéantissement et de la détresse de toute une maisonnée, de toutes ces vies!
Du feu et de la fumée s’élevèrent encore longtemps après le départ du cavalier, ne laissant derrière eux qu’une étendue calcinée, derniers vestiges de ce qu’avait autrefois été le manoir Von Waldorf.
***
Un peu étourdit, Elizia cligna des yeux et se dressa sur ses coudes.
Après quelques minutes passées à tenter de se repérer, il se rendit compte qu’il se réveillait à nouveau dans un lit et une chambre qui n’étaient pas les siens, et ce pour la seconde fois en moins de vingt-quatre heures.
Immense et sanguine, la pièce était haute de plafond et richement parée. Accrochées depuis le plafond en forme de coupole romane, de nombreuses tentures rouge carmin mêlées de fils d’or couvraient chaque portion de mur disponible, dissimulant sans doute plus de choses qu’il n’y paraissait. Une épaisse moquette pourpre - d’aspect aussi moelleux que les coussins répandus aux quatre coins de la pièce - revêtait le large sol, subtilement éclairée par une multitude de bougies parfumées qui, associées à des bâtons d’encens en train de brûler, diffusaient des senteurs exotiques et capiteuses créatrices d’une atmosphère si brûlante et saturée de fragrances que la tête lui tourna.
Se rallongeant sur les draps de satin écarlate, aussi fluides et doux qu’un cours d‘eau, Elizia sentit son vertige s’accentuer et la nausée le prendre à la gorge. Son corps tout entier semblait être envahit par une fièvre étrange dont il ignorait la cause, et ce mal inconnu l’inquiéta grandement. Sa peau, devenue plus sensible qu’à l’accoutumée, ne supportait plus le contact du tissu, sa respiration haletante lui brûlait les poumons à chaque inspiration, et les battements de son cœur pulsaient à un rythme qu’il n’avait encore jamais adopté auparavant.
Cherchant à apaiser un peu ses symptômes, le jeune homme se tourna sur le côté. Cependant, il constata vite que c’était une erreur : en changeant de position, il avait accéléré la venue de quelque chose de bien pire.
Une chaleur, venue de nulle part, se logea au creux de ses reins et explosa en lui dans une brûlante myriade d’émotions diverses. Grandissant rapidement et s’étendant de manière inexorable jusqu’à son bas-ventre, elle s’infiltra dans son membre viril et l’excita jusqu’à le rendre énorme et douloureux de désir contenu.
Troublé et désorienté, Elizia gardait difficilement son sang-froid face à cette force invisible qui lui donnait envie de se tordre sur le lit, de s’arracher la peau et de hurler comme un torturé. Sa condition actuelle commençait lentement à le rendre fou, mais plus que ses changements intérieurs, c’était sa position physique qui l’effrayait. Depuis combien de temps était-il positionné ainsi, les cuisses écartées et le dos cambré par d’immenses coussins de satin tel une femelle en chaleur?
- Enfin mon ange, tu es réveillé… Je commençais à perdre patience. Il y a trop longtemps que tu es parti, et j’ai tellement envie de toi…
Avec un sursaut de stupeur, Elizia écarquilla les yeux en découvrant Florent, debout à côté du lit. Nu et magnifique de sensualité, celui-ci le regardait fixement d’un air tendre, un petit sourire ravi sur ses lèvres roses. Choqué et incrédule, le jeune baron se mit à bégayer. Comment pouvait-il se trouver ici ? C’était impossible!
- Mais… Comment… Que fais-tu ici? Pourquoi n’es-tu pas au manoir ?
- Chut mon aimé… Ne pose pas de questions. Je te désire tellement… Je t’en prie, laisse-moi te faire du bien…
Son excitation, fouettée par le désir, s’exacerba immédiatement lorsqu’il vit que son amant était dans le même état que lui. S’approchant lentement du lit, la démarche féline, une lueur gourmande dans le regard, Florent susurra :
- Je te veux tellement…
Sur ces mots, son ange blond eut un sourire coquin et se pencha pour doucement le prendre en bouche, sa langue avide s’enroulant vivement autour de lui, effectuant avec gourmandise de petites pressions sur le bout puis tout le long de son phallus palpitant. Ses mains fébriles caressèrent les bourses offertes, ses longs doigts effleurant l’anus avec délicatesse, tandis que sa gorge le prenait toujours plus profondément, l’aspirant avec une adresse qu‘Elizia ne lui avait jamais connue. Ce qu’il éprouvait était si fort qu’il n’avait plus la force de crier, ne se contentent plus que gémir et se tortiller, incapable de supporter autant de sensations différentes à la fois…
Depuis quand au juste Florent était-il aussi bon?
Une question troublante qui le perturba tant que sa concentration en pâtit, et ne lui permit plus de s’abandonner davantage au plaisir qui lui vrillait les reins. Jamais, pas même dans leurs plus forts moments d’excitation, son amant ne lui avait prodigué un tel plaisir, alors qu’est-ce qui avait changé? Était-ce parce qu’ils étaient séparés et qu’il était en manque lui manquait? Où peut-être Florent avait-il appris quelques petites choses en son absence? Mais dans ce cas, quand l’aurait-il fait? Et avec qui?
Ce dernier point lui fit brusquement ouvrir les yeux. Le corps raidi par le choc.
De telles perspectives ne pouvaient pas être possibles!
Ayant visiblement perçu son changement d’attitude, Florent se redressa et déposa un léger baiser sur ses lèvres rougies.
- Je sais parfaitement à quoi tu penses mon amour, mais ce n‘est pas cela. Tu réfléchis de travers…
- Et qu’est-ce que je pense exactement?
La respiration du brun se fit plus difficile lorsque le blond s’allongea doucement sur lui et frotta leurs érections tendues l’une contre l’autre, faisant s’entrechoquer leurs bassins en de petits coups mesurés et électrisants. Le gémissement violent qu’ils poussèrent à ce contact brusque les fit d’ailleurs sourire tous les deux. La bouche en cœur, Florent minauda, espiègle :
- Tu te demandes comment je parviens à te donner autant de plaisir alors que rien de tel ne s’est jamais produit auparavant, et si, par tout hasard, cet époustouflant savoir-faire m’a été enseigné par quelqu’un d’autre que toi…
Une étrange lueur dans les yeux, le jeune écuyer mêla ses lèvres et sa langue à celles du brun avec fougue.
- Mais je vais te détromper tout de suite. Je me suis amélioré, c’est vrai, mais pas avec un homme. Je n’ai utilisé que des… accessoires. Jamais je ne t‘aurais trompé Elie. Jamais..
Elizia considéra son amant quelques minutes.
- Je ne suis pas sûr de bien comprendre.
Mais déjà, Florent se repositionnait devant le membre rosé, prêt à le reprendre en bouche pour le déguster, un regard provocant au fond de ses grands yeux verts..
- Et bien mon amour, les légumes ne servent pas qu’à être mangés… Ils peuvent être d’une utilité surprenante lorsque l’on a suffisamment d‘imagination…
» Allez… Laisse-toi aller. Viens dans ma bouche et laisse-moi te goûter, cela fait si longtemps…
Florent avait parfois des idées si farfelues… Elizia reconnaissait bien là son amant.
Rassuré, et le rire au bord des lèvres, le jeune baron ferma donc les yeux, et se laissa attirer dans les méandres du plaisir, heureux de pouvoir s’abandonner à cette étreinte si aimée avec confiance.
Mais alors qu’il se laissait aller au plaisir plus complètement que jamais, une voix - qu’il serait capable de reconnaître entre mille tant il commençait à la détester -, chuchota à son oreille, l’arrachant violemment hors de son cocon de bonheur et de bien-être.
- Mmmh, tu es vraiment délicieux Von Waldorf, je comprends pourquoi Berscham t’apprécies tant…
Horrifié, il ouvrit subitement les yeux, et ses prunelles sombres se perdirent dans l’océan de deux iris d’un bleu glacé. Figé de peur et d’incompréhension, Elizia, ne put émettre qu’un malheureux borborygme épouvanté.
Teintée d’une menace perverse, une voix enjouée résonna alors de derrière le masque, chantonnant une comptine qui lui glaça les sangs :
« Quelle agréable récréation,
Tu m’as giclé sur le menton,
Crois-tu enfin à la magie petit hanneton? »
***
- ALLEZ-VOUS-EN!!!!!
Réveillé en sursaut et le cœur battant à tout rompre, Elizia retomba sur les draps froissés dans un bruit mat. Essoufflé et en sueur, le corps tremblant, le jeune homme se remettait avec peine de son cauchemar. Cela allait bientôt faire une semaine qu’il dormait mal et que ce rêve ne cessait de le hanter toutes les nuits.
« Par les dieux! Pourquoi cet homme ne me laisse-t-il donc pas en paix! Lui et sa maudite magie… Comme ça doit l’amuser de me torturer toutes les nuits avec ce genre de rêves…avec le corps de Florent… Rah! Sortez de ma tête, immonde parasite! »
Profondément contrarié, il se leva et s’approcha de sa fenêtre qui donnait sur l’étendue de terre brûlée, observant le paysage encore assombri par la nuit dans une veine tentative de se calmer. Le front collé contre la vitre cristalline, il inspira puis expira longuement plusieurs fois, son souffle chaud embuant doucement le verre poli.
« Il faut vraiment que ce supplice prenne fin maintenant, ou je ne tiendrai pas une semaine de plus entre ces murs ».
Epuisé et frustré par le désir insatisfait qui lui vrillait toujours les reins, Elizia s’étira et se dirigea vers la salle de bain attenante où il opta pour une douche glacée.
Après sa toilette, il enfila la tunique - uniforme officiel de l’Académie -, qui lui avait été apportée le soir de son arrivée et se coiffa avec soin. Le teint mat, dans le vêtement immaculé aux arabesques noires serties de diamants, les cheveux humides, et les yeux profondément sombres, Elizia était magnifique de virilité. Mais il ne prêta cependant aucune attention au reflet flatteur que lui renvoyait Sorrel, son esprit étant bien trop accaparé par ses pensées confuses, et par la faible lumière des quelques rayons de soleil qui perçaient doucement l’obscurité de la nuit encore maîtresse, éclairant timidement la terre désolée.
Fasciné par les reflets dorés qui parsemaient progressivement l’étendue calcinée, Elie se demanda un instant pourquoi l’homme à qui appartenaient toutes ces richesses préférait garder cet espace en friche plutôt que d’y replanter des arbres ou un champ qui auraient pu égayer cette partie du domaine. Puis il orienta vite son attention vers autre chose.
Il pouvait bien se poser toutes les questions qu’il voulait, de toute façon, il n’aurait pas de réponse. La communication entre étudiants et directeur n’était pas un facteur pris considération, cela il avait fini par le comprendre, alors à quoi bon s’interroger sur des choses pour lesquelles il n’obtiendrait aucun éclaircissement?
Se détournant donc de l’étrange paysage, le baron reporta son attention sur son emploi du temps et soupira.
Sept jours s’étaient écoulés depuis son arrivée à l’Académie Mondrose, et pendant ce temps, il était parvenu à s’adapter au rythme intensif des cours et à faire connaissance avec ses « professeurs ».
Rester assis des heures durant dans la même pièce que ces êtres mythiques, tout en étant capable de voir leur vraie nature - bien qu‘il ne soit toujours pas convaincu d‘avoir la moindre parcelle de pouvoir magique -, avait eu quelque chose de perturbant au début. Mais avec beaucoup de volonté et d‘occultation, il était progressivement parvenu à supporter ces particularités. Se concentrer sur ses cours était devenu de moins en moins difficile, et les trois têtes Adalfus ne suscitaient presque plus de haut-le-cœur en lui, mais une difficulté résidait encore : le nombre de ses heures de cours.
En raison de douze heures d’enseignement intensives par jour, le jeune homme était épuisé. Ses journées débutaient à l’aurore, et se terminaient très tard le soir, la seule heure de détente n’étant attribuée que pour les repas. Toutes les matières étaient au programme de chaque jour, et ce rythme nécessitait qu’il reste concentré plus intensément et plus longuement qu’il ne l’avait jamais été tout au long de son existence. Parfois, en plein milieu des explications d’un professeur, ses paupières lourdes de fatigue se fermaient d’elles-mêmes, témoins de sa lassitude. Jamais encore, il n’avait connu de stimulations intellectuelles aussi gourmandes en énergies vitale et physique. Insatiables et voraces, elles lui laissaient toujours l’impression, le matin au réveil, d’être plus exténué que la veille, comme s’il avait passé la nuit à s’épuiser au lieu de se reposer. Un fait qui finalement n’était pas si éloigné de la vérité, puisque une fois allongé entre les draps, il ne cessait de se battre contre les cauchemars et les insomnies.
Alors pour essayer de compenser au mieux son manque de vitalité de plus en plus incommodant, Elie avait fini par adopter une hygiène de vie faite d’exercices physiques conséquents et d’une alimentation plus riche en vitamines et en protéines. Une solution provisoire qui n’offrait aucune certitude quant à ses chances de succès, mais qui au moins lui redonnait une certaine impression de contrôle sur son corps et ses pensées.
Lorsque Elizia parvint au bas des escaliers menant à la salle de banquet, un sourire ravi naquit sur ses lèvres pleines et ses yeux pétillèrent d‘amusement.
Attablés comme des pirates autour du gigantesque petit déjeuner habituel, Olivia, Friedrich et Célestina - qu’il considérait à présent comme ses amis -, maniaient couteaux et fourchettes avec méthode, engloutissant méthodiquement le contenu de chaque plats à portée main, comme s’ils n’avaient rien avalé depuis des jours et des jours. Un spectacle qui n’avait rien de banal.
Se retenant de rire, le jeune homme pénétra dans la pièce d’un pas allègre pour rejoindre sa place à table. Mais lorsque son regard se posa sur son assiette, sa bonne humeur s’évapora d’un seul coup et toute expression déserta son visage, dévoilant son teint livide.
Une unique rose rouge à longue tige trônait fièrement en plein milieu de la porcelaine ciselée, telle une invitation sensuelle. Visiblement disposée de manière à ce qu’elle soit admirée, la fleur exposait sa corolle largement ouverte et encore humectée de rosée, mettant ainsi en valeur ses pétales tendus vers l‘extérieur et d’une couleur sanguine qui tranchait tant avec la blancheur virginale de la vaisselle qu’Elizia en eut la nausée.
Inquiétée par le brutal changement de comportement de son ami, Célestina déposa sa fourchette et le regarda attentivement.
- Elizia? Est-ce que tout va bien?
Les deux autres s’étaient interrompus eux aussi, d’abord curieux puis inquiets. Mais figé dans une immobilité de statue - causée par l’angoisse et une autre émotion qu’il se refusait à essayer de comprendre -, Elizia ne manifesta pas le moindre signe indiquant qu’il avait entendu la question, son esprit tout entier concentré sur une réalité qu’il espérait ne jamais devoir affronter.
Recevoir une rose ne signifiait qu’une seule chose : le Maître en avait fini avec les autres et bientôt, très bientôt, comme pour les quatre autres étudiants avant lui, viendrait le jour de leur entrevue privée.
Un moment tant redouté qui lui donnait le tournis, le faisant se sentir étrangement faible, mais auquel il lui était impossible d'échapper. La semaine de sursis dont il avait bénéficié était terminée. A présent, c’était son tour, et l'appréhension lui faisait déjà craindre le pire.