L'esprit flottant dans un monde de coton et de paix, Elizia se sentait étrangement bien. L’inconscience et le silence l’enveloppaient tout entier, lui donnant la délicieuse impression de flotter dans un océan de silence et de sérénité. Mais tout d’un coup, une voix dotée d‘un fort accent écossais lui vrilla les tympans, faisant éclater sa bulle de bonheur et propulsant de nouveau sa conscience dans la réalité avec violence.
- Elizia Von Waldorf, si vous ne vous réveillez pas, je vous jure sur la tombe de mes illustres ancêtres que je vous gifle!
La menace faisant mouche, le jeune homme ouvrit les yeux avec difficulté…puis les referma aussitôt lorsqu’il se rendit compte que son ami et lui étaient quasiment nez à nez. Le cœur battant à vive allure, il murmura d’une voix faible :
- Friedrich, je vous en prie, reculez-vous. Je ne peux pas respirer…
- Tous les dieux des Clans soient loués! Monsieur le baron est éveillé! Vite, de l’eau! Il vous faut un verre d’eau…
Rouvrant de nouveau les yeux avec précaution, Elizia se redressa sur les coudes et constata qu’il était allongé à même le sol de la salle de banquet. Une fois assis, le jeune homme accepta avec gratitude le verre d’eau que son ami, agenouillé à ses côtés lui tendait, et le vida en quelques gorgées.
Le silence autour d’eux ainsi que les reliefs du petit déjeuner encore présents sur la table, témoignaient de leur complète solitude et de la récente désertion de leurs confrères, ceux-ci n’étant visiblement retournés en cours que depuis peu de temps. De toute évidence, son « absence » avait été de courte durée…
Honteux, le jeune baron sentit son estomac se contracter de colère. Comment avait-il pu tomber dans les vapes comme une faible femme à cause d’une simple fleur de jardin? Combien de fois cet homme comptait-il encore l’humilier? C’en était assez !
Des flammes meurtrières au cœur de ses sombres prunelles, Elizia posa soudain les yeux sur Friedrich qui semblait avoir un comportement étrange. Rouge et agité, la tignasse encore plus emmêlée que d’habitude et le regard fuyant, le grand rouquin semblait turlupiné par quelque chose. Il tenait si peu en place qu’Elizia céda à la curiosité, et lui demanda, intrigué :
- Que se passe-t-il l’ami?
Du rouge colora alors encore davantage les joues du comte, et ses yeux verts le regardèrent à la dérobée – une attitude très éloignée de son habituel regard franc et direct et qui ne lui ressemblait pas du tout.
- Et bien, c’est que vous nous avez fait une sacrée frayeur! Oui, une sacrée belle frayeur! D’ailleurs, toute l’école est au courant, et les rumeurs vont bon train! Je ne sais pas ce qui a pu vous tracasser si fort pour que vous vous trouviez dans un état pareil mais…
Comme assommé, Elizia ne l’écoutait déjà plus. Les poings serrés, son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il se rendit compte de l’horreur de la situation. L’ensemble des étudiants de l’académie avait assisté à son évanouissement et des rumeurs couraient déjà sur son compte !
Comment osaient-ils ?
Etouffant de rage, le jeune homme serra les dents si fortement, qu’il sentit sa mâchoire craquer. Jamais il ne permettrait que l’on colporte des histoires montées de toutes pièces derrière son dos. Jamais! Cela ne serait pas !
La haine au cœur et l’âme en feu, Elie posa les yeux sur la table qui le surplombait, et son regard tomba sur l’objet responsable de son humiliation publique. Posée en travers de l’assiette d’une blancheur immaculée dont il n’avait pas eu le temps de se servir, la rose semblait presque le narguer de ses pétales d’un rouge indécent.
Des plis d’inquiétude au coin des yeux, Friedrich suivit son regard et sourit d’un air entendu.
- On dirait tout de même que dans tout malheur il y a du bon! Regardez cette jolie fleur, cela ne peut être qu’une preuve d’amour! Je pense que vous avez séduit le cœur d’une des jeunes femmes qui vivent ici et…
- Friedrich, fermez-là!
Claquant dans le silence de la salle comme un fouet, la voix cassante d’Elizia fit taire le jeune écossais de façon abrupte, effaçant toute expression chaleureuse de son visage. Visiblement choqué, Friedrich le considéra longuement en silence. Puis une expression de profond mépris se peignit sur ses traits tandis qu’il se relevait.
- Toutes mes excuses Monsieur. Mais je ne suis pas certain d’avoir compris ce que vous venez de me dire…
Quelque part au fond de lui, Elizia savait que la fureur et la frustration qu’il ressentait envers son ami n’étaient ni justes ni rationnelles, et que les déverser sur lui serait une très mauvaise idée… Mais ce fut plus fort que lui. Bouillonnant de rage, et de nervosité cumulée, il céda.
- Vous n’êtes pas sûr de ce que je viens de vous dire ? Alors ouvrez bien vos oreilles d’écossais bouché : fermez-là! Fermez-là, enfin par le ciel ! Et tant que vous y êtes allez-vous-en! Dehors! Je n’en peux plus de vous et de vos palabres qui n’en finissent jamais ! DEHORS !
Ses beaux yeux verts brillant tour à tour d’indignation puis de mépris, le rouquin se redressa de toute sa hauteur et le toisa avec dédain.
- Une chose, et qu’elle soit bien claire Elizia : je ne suis pas votre valet. Mon rang est inférieur au vôtre, c’est un fait, mais cela ne vous autorise nullement à me traiter comme un domestique que l’on peut appeler puis congédier à loisir. Si j’avais su qu’une telle offense aurait été ma récompense pour vous avoir offert mon aide et ma bienveillance, je vous aurais laissé là, allongé à même le sol comme un vulgaire mendiant. Merci de m’avoir appris cette leçon. Ne comptez plus sur moi à l’avenir !
Cravaché par la colère, Elizia eut un rictus cruel.
- Quel beau discours comte Olsen… Cependant, je ne me souviens pas vous avoir demandé votre aide!
Friedrich, qui avait presque atteint la porte, se détourna brusquement et lui lança un regard meurtrier. Cette dernière pique venait de dépasser les toutes dernières limites de ses capacités de résistance.
Immobile près de la porte, le rouquin respirait comme un bœuf enragé. Sa posture était courbée et menaçante, et sa démarche, lorsqu’il revint sur ses pas, était lourde et décidée. N’importe qui, devant cette attitude, en aurait déduit des conséquences imminentes. Mais trop obnubilé par l’irrépressible plaisir de faire souffrir quelqu’un, Elizia ne perçut pas le danger, et ne put donc ni voir, ni parer le coup de poing que son adversaire lui donna. Victime d’un superbe uppercut en pleine mâchoire, le jeune homme partit brutalement à la renverse, et se cogna la tête contre les dalles en marbre, lui faisant voir trente-six chandelles.
Le regard mauvais, Friedrich se détourna derechef et s’éloigna d’un pas énergique, murmurant pour lui-même.
- Je te croyais mon ami Von Wadorf. Mais en réalité tu n’es qu’un imbécile prétentieux!
Longtemps après le départ de l’homme qui l’avait autrefois considéré comme son ami, Elizia décida finalement de ne pas se rendre à son second cours de la journée. Assuré par Maître Angelius Ed’Ababalban, les leçons de Bienséance et d’Etiquette s’étalaient sur une durée de deux heures, et s’il se présentait maintenant à la porte de la salle, Elizia était certain d’être refusé. Ce professeur était réputé pour son intransigeance en ce qui concernait sa matière, et le retard et l’absentéisme étaient en tête de sa liste des impolitesses. De plus, avec un hématome aussi visible que le sien sur la joue, il lui serait impossible de passer inaperçu, or il ne tenait pas à se faire davantage remarquer. Ses camarades cancanaient déjà suffisamment à son propos, leur fournir plus de grains à moudre n’était pas nécessaire.
Il en était là de ses réflexions lorsque l’énorme pendule du hall sonna les coups de neuf heures et qu’il sut que jamais il n’aurait pu trouver une excuse assez plausible pour justifier un tel retard. Résigné, Elizia décida alors de retourner à chambre pour attendre la quatrième heure de cours.
Pivotant lentement vers la gauche, il se dirigea donc vers le hall aux huit portes, et pendant qu’il gravissait les marches de l’escalier menant aux chambres des élèves masculins, Elizia s’autorisa un moment de réflexion quant à sa situation.
Ce soir, ce serait à son tour d’entrer dans la bibliothèque du Maître - il n’avait encore eu aucune nouvelle des jeunes hommes convoqués avant lui. Tout ce qu’il savait, c’est que tous les deux jours, un des quatre étudiants avait reçu une rose, était entré dans la bibliothèque, mais n’en était jamais revenu -, et il n’avait aucune porte de sortie. Il détestait l’homme - ou quoi qu’il soit - qui contrôlait cette Académie, mais il n’avait aucun autre choix que d’obéir à ce qu’il ordonnait, sous peine de subir un châtiment pire que ce qu’il pourrait imaginer. Il se savait aussi dans une très mauvaise posture : selon toute vraisemblance, son nom semblait être au sommet du tableau de chasse de cet être masqué. Mais la question était surtout : comment l’en retirer? Suffirait-il qu’il se plie à toutes ses exigences pour espérer être en paix? Ou lui faudrait-il supplier et s’humilier indéfiniment jusqu’à ce qu’il se lasse de lui?
Une vague de révolte récusa immédiatement cette option. C’était hors de question!
L’esprit saturé de pensées négatives et le corps alourdit de lassitude, le jeune baron poussa un soupir de soulagement lorsqu’il atteignit sa chambre et put enfin se laisser tomber sur son lit. Etendu sur les oreillers, les yeux fermés et le corps alangui, il respira avec délices la douce odeur de fleurs et de soleil des draps de satin. Sa joue meurtrie le lançait, mais ces senteurs champêtres atténuaient la douleur et lui rappelaient le parfum de son amour - Florent pour qui sont cœur battait chaque jour un peu plus fort -, ainsi que la tendresse des moments qu’ils avaient partagés ensemble… Dieu que son ange blond lui manquait!
Elizia avait une envie folle de sentir sa peau douce et chaude glisser contre la sienne, d’embrasser ses lèvres roses jusqu’à l’épuisement, et de sentir la chaleur de son corps autour de son membre dur, si dur…
Avec un gémissement douloureux, Elizia glissa une main tremblante sous sa tunique et ne résista pas au désir de se donner quelques instants de plaisir.
Les yeux plissés, Elie voyait le sourire coquin de son ange s’arrondir et se refermer sur son sexe dur et énorme, l’engloutir dans la profondeur de sa gorge puis le titiller du bout de sa langue. Les doigts d’Elizia se glissaient dans cette bouche gourmande pour s’humidifier puis s’enfouir au plus profond de l’intimité serrée du blond. Ils entamaient de profonds va-et-vient de plus en plus rapides, en cadence avec les succions de Florent et les mouvements de sa main autours du sexe tendu du blond…
Livrés à une vague de plaisir dévastatrice, ils jouirent à l’unisson, Elizia dans sa bouche accueillante, Florent dans la main puissante de son maître et amant…
Toujours affamé, Florent s’empalait sur le membre dur et gonflé d’Elizia, son intimité dilatée l’avalant goulûment sur tout le long. Le blond le chevauchait avec fougue, ses jolies petites fesses rondes claquant avec force contre les bourses de son amant, son pénis rebondissant à chaque mouvement. Fougueux dans son plaisir, il prenait son élan puis se laissait retomber, provoquant ainsi une pénétration plus profonde, plus violente, plus érotique, plus intense…
Se redressant alors pour l’enlacer, Elizia plaquait son torse étroitement contre le sien, faisant frotter leurs tétons durcis l’un contre l’autre, leurs ventres parcourus de spasmes violents, leurs bassins qui s’entrechoquaient… Puis ce fut l’apothéose, dans un dernier coup de reins puissant, Florent se laissa emporter par le plaisir et se resserra autour de son amant…
Elizia jouit deux fois entre ses doigts. Et lorsqu’il ouvrit les yeux, ce fut pour déplorer l’étendue de sa faiblesse. Sa main et sa tunique étaient couvertes d’une quantité assez conséquente de sa semence. Jamais encore il n’avait été aussi excité, ni eut aussi faim de contact et d’affection, pas même dans les rêves érotiques qu’il faisait à présent toutes les nuits.
Il n’en ressentit aucune honte, mais en revanche ce furent la rage, la tristesse et le sentiment traître d’être abandonné qui le submergèrent et l’assaillirent par vagues. Des sentiments qui se justifiaient mais qu’il ne permit pas qu’ils se développent. Il ne devait pas fléchir, non. Il se l’était juré.
Il avait accepté de demeurer dans cette Académie durant les trois années à venir, afin d’élever ses compétences à un niveau égal à celui de l’élite. Il avait été choisi pour cela, et il se refusait à perdre cet objectif de vue malgré les évènements surnaturels qui s’évertuaient à influer dans sa vie. S’apitoyer sur lui-même ne servirait à rien et ne le ferait pas revenir plus vite près de Florent.
Las de toujours ressasser les mêmes mantras, le baron s’étira et se leva avec lenteur pour aller se nettoyer et se changer. Une fois devant le miroir de sa salle de bain, il observa son corps et remarqua quelques différences : à part l’énorme bleu qui commençait à grandir sur sa mâchoire, certains de ses muscles avaient encore pris du volume et les traits de son visage semblaient plus matures qu’à l’accoutumée.
A seulement dix-neuf ans, Elizia dirigeait déjà le domaine familial des Von Waldorf, mais son statut ne serait reconnu que lorsqu’il aurait atteint la majorité fixée par le gouvernement, soit vingt-et-un ans. D’ici-là, son corps et son esprit subiraient d’autres changements, ils se fortifieraient avec le temps et les nouvelles connaissances acquises durant ces trois années d’études intensives. Mais avant de pouvoir espérer plus, il lui fallait d’abord cesser de sécher les cours et commencer à travailler sérieusement afin d’obtenir son diplôme!
Une fois vêtu d’une tunique propre, Elizia s’installa confortablement pour méditer. Assis en tailleur sur le sol de sa chambre et le dos appuyé contre le mur face à la fenêtre, il fixa son regard sur un point imaginaire au dehors et fit le vide dans son esprit afin de se remémorer les leçons fondamentales de la semaine précédente.
Pendant les cours, ses camarades étudiants ne voyaient en leurs professeurs que des hommes ordinaires parfaitement humains, tout comme ils ne voyaient pas la différence entre leur façon de travailler et celle de ceux que le Maître appelait les Eléments.
William, Norman, Daniel, Gauthier et Elizia n’avaient pas besoin de prendre de notes, tout comme ils n’avaient pas besoin de faire leurs devoirs. Afin de leur faciliter la vie, il leur suffisait simplement de rester attentif aux paroles et aux écrits des professeurs. Les informations se gravaient ainsi donc d’elles-mêmes dans leurs cerveaux, et pour s’en souvenir, ils devaient tout simplement faire le vide et se concentrer pour que chaque information leur revienne.
Un phénomène bien pratique et mystérieux que le baron ne pouvait s’expliquer, mais dont il connaissait les raisons finales : ils n’auraient pas le temps d’étudier quoi que ce soit, ou de se consacrer à autre chose, lorsque le Maître commencerait ses leçons. Rien ni personne ne devrait perturber leur rythme de travail.
Les coups de dix heures sonnèrent, ce qui obligea Elizia à sortir de sa transe. Vérifiant une dernière fois son apparence, il lissa sa tunique, puis se dirigea vers les étages à grandes enjambées, bien décidé, cette fois, à s’accorder un semblant de normalité en suivant tous les cours de la journée. Tout avait bien trop mal commencé, seulement à cause d’une rose…
***
Epuisé, Elizia n’avait pas vu passer sa journée. Les heures et les cours s’étaient déroulés à une vitesse folle sans lui laisser une seconde de répit - tout de suite après ses deux heures de cours d’Histoire et de Littérature Ancienne, il avait finalement craqué et s’était directement rendu dans le bureau du Maître de Bienséance et d’Etiquette pour le supplier de lui inculquer la leçon du cours manqué le matin (son regard violet l’avait détaillé avec dédain mais les suppliques l’avait tout de même fait plié), puis il avait poursuivi sa journée avec les doubles cours de Mathématiques, de Sciences Naturelles et de Chimie, puis ceux de Politique et enfin d’Economie, le tout sans avoir rien avalé de la matinée -, et le masque d’impassibilité qu’il avait soigneusement mis en place, avait été rudement éprouvé par la consciencieuse tactique d’évitement de Friedrich. Plusieurs fois, le jeune baron avait essayé d’aller lui parler pour lui présenter ses excuses et faire amende honorable. Mais toutes ses tentatives ayant été de cuisants échecs, il avait préféré mettre cette histoire de côté pour se consacrer tout entier à ses cours. Il aurait bien le temps, plus tard, d’avoir une conversation musclée avec cet entêté nordique…
Comme tous les soirs depuis son arrivée, le jeune homme ne fut pleinement libre qu’au moment où l’horloge du hall sonna les vingt-trois heures. Horaire réglementaire auquel les professeurs libéraient enfin leurs étudiants pour quelques heures de repos.
Dans la salle de banquet où les jeunes gens se réunissaient pour dîner, le silence régnait en maître. Ils étaient tous si exsangues et fatigués qu’ils préféraient utiliser leurs dernières réserves d’énergies pour se nourrir plutôt que de les gaspiller en bavardages.
Affamé et épuisé, Elizia choisit une place au hasard et se laissa tomber sur un siège délicieusement rembourré. Malgré le fait qu’il sache pertinemment que Celly et Ollie l’attendaient à leurs places fétiches, il ne se sentait absolument pas d‘humeur à supporter leurs pépiements ni même la bouderie de Friedrich. La perspective même de devoir expliquer à ces dames le pourquoi de leur querelle l’insupportait déjà…
Cette pensée rappela d’ailleurs son rendez-vous nocturne avec le Maître à son bon souvenir, et son estomac se noua d’angoisse en réaction. Il se savait affreusement en retard sur l’heure à laquelle il devait être convoqué, mais il avait bien trop faim pour se résoudre à tourner le dos aux plats remplis de victuailles qui lui tendaient les bras. Inquiet quant à ce qui risquait de lui arriver dans les prochaines minutes, il remplit son assiette et entama lentement son repas en jetant des regards méfiants aux alentours. Mais après quelques bouchées, son corps se détendit de bien-être et il en oublia jusqu’à son rendez-vous fixé à minuit. Détendu et confiant, il n’entendit donc pas les douze coups sonner et continua à manger sans plus penser à rien.
Ce ne fut que, alors qu’il s’apprêtait à mordre dans un morceau de viande, lorsqu’une main ferme et invisible, empoigna brusquement son sexe par-dessus sa tunique et le serra fortement, qu’il réalisa la gravité de sa situation.
***
Ce violent retour à la réalité le fit sursauter et s’étouffer à demi sous le coup de la surprise. Moqueuse et lascive, la voix chaude du Maître se coula au creux de ses pensées, soulevant en lui une violente vague d’excitation sensuelle.
- Mais que voyons-nous là? Tu dînes tranquillement à table au lieu de te trouver à l’endroit que je t’ai indiqué? Ne t’ai-je pas donné rendez-vous à minuit précise Von Waldorf? Ou peut-être avais-tu envie de te faire désirer, hum?
La pression autour de son membre durci s’accentua brusquement et le jeune homme eut de la peine à retenir le gémissement de douleur qui tendait à forcer le barrage de ses lèvres closes.
- Maintenant lève-toi et dirige-toi vers l’entrée. Vite.
Bouillant de rage et de gêne, Elizia serra poings et dents, puis d’un pas raide, longea la table jusqu’aux grandes portes en bois massif tout en s’appliquant à ne croiser aucun regard ami ou inconnu.
Il était presque parvenu à sortir de la salle sans être vu quand le cri strident de Célestina fit se tourner toutes les têtes vers lui.
- Houhou! Monsieur Von Waldorf, par ici! Rejoignez-nous!
Toujours maintenu sous pression par la poigne invisible, le jeune homme garda le regard fixé sur les portes et fit comme s’il ne l’avait pas entendue.
- Elizia, voyons! A quoi jouez-vous?
Accélérant le pas, il continua son chemin sans se retourner. Lorsqu’il atteignit les portes en bois massif, il les franchit d’un pas rapide, puis couru jusqu’au hall immense plongé dans l’obscurité. Cette pénombre l’intrigua, mais il n’eut pas le temps de se poser des questions. La voix de miel résonna une seconde fois au fond de sa tête, le faisant sursauter.
- Bien, à présent reste ici. Tu la suivras lorsqu’elle arrivera et tu feras exactement ce qu’elle te dira de faire. Gare à toi si je te surprends à faire le contraire!
Bientôt, le silence se fit et sans prévenir, une des huit portes s’ouvrit à sa gauche dans un grincement retentissant.
Elizia ne vit pas tout de suite ce qu’il en sorti, mais dès que sa vue s’ajusta, son corps tout entier se raidit et la prudence le fit reculer de plusieurs pas.
A juste quelques mètres de lui, se tenait un félin sombre et énorme où deux yeux d’un rouge lumineux brillaient d’un éclat sauvage.
- Ainsi nous nous rencontrons enfin, baron Elizia Von Waldorf.
La créature s’avança à pas feutrés et s’assit gracieusement sur son arrière train, la tête penchée sur le côté et la queue enroulée autour de son corps, elle semblait le jauger.
- Je dois t’avouer que me suis souvent demandé à quoi pouvait bien ressembler Celui-qui-hante-les-rêves-du-Maître, et je dois reconnaître…que tu n’es pas mal du tout.
Elizia ne savait plus que penser. Il était vrai qu’il n’était plus très sûr de sa santé mentale depuis qu’il était arrivé ici, mais à présent, il sentait qu’il perdait carrément la raison!
Depuis qu’il avait mis les pieds dans cette Académie, il s’était fait une raison et avait accepté bon gré mal gré le fait que les créatures qu’il croyait mythiques étaient en réalité bien réelles, que sa présence en ces lieux n’était due qu’au bon vouloir d’un être certainement plus démoniaque qu’humain et réduite à un simple rouage dans ses plans. Mais ce qu’il voyait là, juste devant ses yeux à cet instant, dépassait de loin tout ce qu’il avait pu imaginer : un animal, un prédateur, retiré de son milieu naturel, était doué de parole et, de surcroît, semblait l’apprécier !
Devinant qu’Elizia ne se déciderait pas à bouger, ou même à parler, l’animal se dressa sur ses quatre pattes et s’avança très lentement vers lui.
- Je me nomme Tessalimarya du Monde des Songes. Je suis ce que sur terre vous appelez une panthère noire, mais je suis en réalité une Songeuse, celle du Maître. Si tu éprouves trop de difficulté à prononcer mon nom, je t’autorise à m’appeler Tessa.
Figé dans une immobilité de pierre, Elizia observa pendant un long moment la créature qui se tenait devant lui, puis la curiosité l’emporta sur sa méfiance.
- Une…Songeuse? Qu’est-ce que c’est?
La concernée tourna lentement autour de lui, amusée de voir qu’il n’était pas aussi poltron que les quatre premiers qu’elle avait rencontrés.
- Ceux de mon espèce recueillent les songes, les rêves que les êtres humains et doués de magie font en dormant. Ma charge est de recueillir ceux du Maître et de les garder précieusement.
Elizia tiqua. Recueillir et garder les songes? Parce que les rêves pouvaient être…récoltés puis conservés? Impossible!
Tessa émit une sorte de ronronnement, et il comprit que c’était sa façon de rire.
- Tu as beaucoup de choses à apprendre petit homme. Suis-moi. Ce n’est pas en restant ainsi planté comme un piquet dans cette salle obscure que tu atteindras une quelconque connaissance.
D’un pas souple, elle fit demi-tour et trotta jusqu’à la porte ouverte.
- D’ailleurs, tu es…en retard.
Son ton s’était fait menaçant, et un grondement plus inquiétant cette fois, s’élevait de sa gorge.
- Le Maître déteste que l’on désobéisse à ses ordres, et tu l’as mis en colère petit homme ; très, très en colère.
Alors si tu ne veux pas aggraver ton cas, je te conseille de te dépêcher.
« Tu la suivras lorsqu’elle arrivera et tu feras exactement ce qu’elle te dira de faire. Gare à toi si je te surprends à faire le contraire…».
Les ordres reçus plus tôt résonnaient en échos dans ses pensées. Il ne pouvait pas les oublier. Alors toujours méfiant mais n’ayant pas d’autre choix, il emboita le pas de la Songeuse, et s’enfonça avec elle dans l’obscurité.
Le pas tranquille mais décidé, Tessa le mena dans un dédale si compliqué de couloirs et de portes qu’Elizia se demandait comment il lui serait possible de retrouver son chemin tout seul.
Un grondement amusé résonna dans le silence autour de lui.
- Inutile de penser refaire le chemin tout seul en sens inverse petit homme, tu te perdrais à coup sûr en un rien de temps et mourrais de faim et de soif si tu essayais. Ici, rien n’est réellement ce que tu crois, ni où tu le penses, car tout bouge en permanence. Il n’y a que le Maître qui puisse contrôler cet endroit.
Malgré le ton lourd de menace, Elizia ne voyait pas vraiment où elle voulait en venir, car il ne voyait pas non plus comment des couloirs pouvaient changer tout seuls de place ou comment un homme pouvait contrôler ce genre de chose. Mais après un long moment de réflexion, il se dit que sa logique ne tenait plus, puisqu’il côtoyait des vampires et des panthères parlantes!
Durant encore quelques instants qui lui parurent une éternité, ils parcoururent d’autres couloirs, tous plus différents les uns que les autres. Certains étaient si illuminés que leur lumière éblouissante lui brûlait les yeux, puis d’autres qui étaient plongés dans une obscurité si profonde qu’il peinait parfois à distinguer le pelage noir de jais du félin et ne pas se tromper de direction.
Puis au bout de quelques minutes de marche, ils atteignirent une porte bien différente de toutes celles que le baron avait pu voir dans l’Académie, et le jeune homme dû cligner des yeux pour bien les voir.
Gigantesque et massive, la porte entièrement faite d’or et de rubis était ornée de la gravure la plus érotique qu’il ait jamais vue. On pouvait y voir quantité d’hommes et de femmes entremêlés les uns aux autres, leurs corps tendus et en sueur sous les langues inquisitrices, leurs croupes et leurs reins cambrés sous les caresses expertes, leurs mains et leurs doigts indiscrets et fouineurs plongés au plus profond de leurs corps, des phallus énormes et gonflés pénétrant des vagins et des anus ouverts à l’extrême, ainsi que des expressions faciales exprimant tant de douleur et d’extase mêlées que des frissons parcoururent Elizia jusqu’au plus profond de son être, éveillant en lui les plus vils instincts. Cette œuvre d’Art n’était que luxure et débauche, dégageant une aura sexuelle si puissante, si hypnotique, qu’il sentit un début d’érection affecter son entrecuisse.
L’attraction que la gravure exerçait sur lui était intense, presque physique. Si bien qu’Elizia eut l’impression qu’elle l’aspirait, qu’elle l’attirait peu à peu vers elle comme pour l’absorber en elle. Le pas aussi titubant que celui d’un revenant, le jeune homme s’avança alors vers elle, les mains tendues en avant et le bas-ventre douloureux de désir inassouvi. Il voulait la toucher, se perdre en elle, se fondre en elle, pour ne faire qu’un et rejoindre les corps qui composaient un si magnifique tableau. Leur plaisir lui faisait tant envie… Mais au feulement impérieux que Tessa poussa, la connexion entre la gravure et lui se brisa, et il reprit brutalement conscience de la réalité.
- Prend garde petit homme. Ici, les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être.
Puis sans aucun signe avant-coureur, la porte s’ouvrit avec lenteur, offrant aux narines avides d’Elizia, un subtil parfum d’encens et de bougies parfumées qui lui donna immédiatement le tournis.
Alors qu’il tentait toujours de remettre de l’ordre dans ses pensées, il remarqua avec confusion qu’un tel mélange de senteurs ne lui était pas étranger. Il était sûr et certain de les avoir déjà respirées quelque part, mais il lui était impossible de se rappeler du lieu et du moment.
Sans perdre un instant, Tessa l’entraîna à sa suite. Le baron, allait lui emboîter le pas quand la question qui lui brûlait les lèvres depuis un long moment dépassa sa pensée.
- Tessa, que voulais-tu dire quand tu affirmais tout à l’heure avoir toujours voulu rencontrer « Celui-qui-hante-les-rêves-du-Maître » ?
Le regard qu’elle lui lança par-dessus son épaule lui fit comprendre l’étendue de son agacement, mais également voir la pointe d’amusement qui brillait dans ses yeux écarlate.
- Je croyais que c’était pourtant évident… Je parlais de toi.
- De moi? Mais comment tu…
- Il n’est plus temps de parler…Elizia.
Le jeune homme nota que c’était la première fois que la panthère l’appelait par son prénom.
- Tu es arrivé devant les appartements du Maître. Entre. Il n’est plus le temps de parler.
Puis sans vérifier s’il la suivait ou non, Tessa se glissa dans la pièce saturée de senteurs et disparut à sa vue.