- Attendez!
- Oui?
- Il y a des choses qui m’échappent.
Le Maître plongea dans le doux océan de pensées du jeune homme et s’y lova avec plaisir, déchiffrant à l’avance les questions qui allaient être posées.
- Je t’écoute.
- Pourquoi avoir placé une rose dans mon assiette ce matin? Cette mise en scène n’était pas nécessaire. Un simple message écrit aurait suffi.
- La rose était mon message. Elle ne t’a pas plu, et c’est dommage pour toi. Mais je n’ai pas de compte à te rendre.
La pression sensuelle qu’il exerçait depuis un moment sur Elizia s’accentua de manière significative.
- Autre chose?
Le jeune homme serra les dents de colère et surtout de honte face à l’excitation qu’il ressentait. Autour de lui l’atmosphère était chargée de tension sexuelle, et son pénis avait doublé de volume.
- Oui je désire savoir d’autres choses, et elles sont nombreuses! Pourquoi avoir traité si durement un être qui vous voue une telle adoration? Adonis est un être pur. Un tel comportement envers lui était injustifié! Et je me souviens vous avoir entendu l’appeler « Pantin », pourquoi? Qu’est-ce que c’est ? Et vous, vos capacités sont hors du commun des mortels et vous permettent de faire des choses dont aucun être humain n’est capable! Alors qu’êtes-vous ? Comment parvenez-vous, par exemple, à créer une telle… atmosphère? A maîtriser mon corps et mes ressentis? D’où viennent Tessa et Sorrel, et que sont-ils vraiment? Cette histoire d’Eléments est-elle réelle, ou juste une farce que vous avez montée de toute pièce pour nous enchaîner à vous? Où sont passés William, Norman, Daniel, Gauthier ? Qu’avez-vous fait d’eux ? Ces études, ces cours, que vos serviteurs me dispensent et m’obligent à retenir, sont-ils utiles ? Ou ne servent-ils, eux aussi, que de couverture ? Et comment, nom de Dieu, se fait-il qu’un endroit pareil existe!
Presque essoufflé, Elizia laissa sa lourde respiration remplir le silence qui s’était établit à la fin de sa tirade. Tirade que le Maître n’avait d’ailleurs pas le moins du monde écoutée. Il y avait un moment déjà qu’il avait pris connaissance de ces questions.
Sa voix douce brisa le calme de la pièce, telle une brise fraîche en plein été.
- Beaucoup d’interrogations en effet. Je n’y répondrais pas à toutes, car tu n’es pas encore digne d’en connaître les réponses. Mais comme tu as été plus perspicace que tes prédécesseurs - qui n’ont pas remarqué le trois quart de ce que tu viens de me demander -, je veux bien t’accorder quelques réponses.
Les mains croisées sur son ventre plat, le Maître sentit le baron tiquer. Ce n’était visiblement pas la première fois ce soir, qu’il était comparé à ceux qui étaient venus avant lui.
Au fond de la chambre, la porte s’ouvrit et une ondulante silhouette se coula en silence entre leurs sièges, en direction du sofa. D’un bond souple et gracieux, Tessa se roula en boule parmi les coussins et ronronna de plaisir lorsque les doigts gantés du Maître flattèrent ses petites oreilles rondes.
- Merci encore ma douce.
Un doux ronronnement lui fut rendu en réponse.
Puis reportant son attention sur son étudiant, le Maître riva son regard clair au sien, si sombre dans la pénombre.
- Par où donc commencer...
Se redressant lentement sur son siège, le Maître posa ses mains sur les accoudoirs, un sourire amusé étirant ses lèvres derrière son masque.
- Pour répondre à la première partie de ta question, sache que je n’ai pas à justifier la façon dont je traite mes serviteurs. Adonis, Tessa et Sorrel, sont mes créatures, des êtres auxquels j’ai donné vie grâce à la magie que les démons maîtrisent depuis la nuit des temps.
Le Maître observa, avec un certain plaisir, le changement de physionomie qui affecta les traits du baron : ses yeux étaient écarquillés et sa bouche si pincée qu’elle ne formait plus qu’une mince ligne blanche.
- Adonis n’a rien de « pur » ou « d’innocent », bien au contraire. Il n’a que deux buts : celui d’être mon jouet charnel et de me satisfaire au lit. Il est dans sa nature de rechercher constamment ma présence et de désirer mon corps. Le repousser le rend génétiquement triste, je l’ai créé ainsi afin qu’il puisse satisfaire tous mes vices.
» Comme elle a certainement dû te le dire, Tessa est une Songeuse, une créature de la nuit venant du Monde des Songes. Elle est l’équivalent de ce que dans votre monde appelez le Marchand de Sable, et son rôle est de garder en elle les rêves qui me hantent et qui risqueraient d’être un danger pour ma personne si quiconque les découvrait. Sorrel n’est qu’un simple miroir auquel j’ai donné la capacité de toujours dire et montrer la vérité. Ils sont mes Pantins, car je les contrôles. Je suis celui qui tire leurs ficelles et leur dicte quoi faire. Tout comme les êtres qui te servent de professeurs : aucun d’entre eux n’est réellement vivant et tous sont également de ma création.
Le sourire aux lèvres, il fit une pause, afin de laisser le temps à Elizia d’assimiler toutes ces révélations. Il lisait parfaitement sur son visage que s’il ne s’était pas déjà trouvé en position assise, il en aurait eu les jambes coupées par l’ébahissement. Une vision délicieuse…
- Vient ensuite la question de ma nature. Bien sûr, que non, je ne suis pas humain, qui voudrait l‘être? Mes pouvoirs sont spécifiques à ce que je suis, bien qu’au cours de mon existence ils aient subi quelques modifications. Mais tu n’as pas besoin de savoir ce que je suis pour le moment, l’occasion se présentera bien assez tôt.
Tessa ronronna d’assentiment.
- J’imagine que c'est à cause des couloirs que Tessa t’as fait traverser que tu te demandes comment cet endroit peut exister. De ton point de vue, ils ont dû te paraitre bien étranges, mais sache que bien des choses ici recèlent de secrets. Ce château est un… présent, que l’on m’a offert il y a bien longtemps. Un présent empoisonné dont je n’ai pas encore réussi à me débarrasser et dont les dimensions s’étendent bien plus loin sur les terres que tu ne l’imagine.
L’indignation, poussa le baron à l’interrompre.
- Vous ne pouvez pas savoir ce que je pense! Vous êtes bien loin de savoir ce que j’imagine ou non!
Ils s’observèrent un instant en chien de faïence, et la voix du Maître ne fut qu’un murmure.
- Comme le déni peut être pratique… Je lis en toi comme dans un livre mon petit Elie. Je sais même très exactement ce que tu penses, car à mes yeux tu es aussi transparent qu’un morceau de verre. J’ai le pouvoir de tout savoir de toi lorsque je le désire, ne l’oublie plus. Surtout lorsque tu prévois de m’interrompre alors que je parle. Tu n’es qu’un malpoli.
La tension sensuelle qui ondulait près d’Elizia s’épaissit soudain comme un étau autour de lui et lui compressa le bas-ventre. La mise en garde pleine de menaces était si implacable qu’il crut étouffer.
- Bien. Où en étais-je ? Ah, oui. Ce lieu… Les questions qui s’apparentent au « pourquoi », au « quand » et au « comment » n’ont pas besoin d’être explicitées. Tout ce que tu as besoin de savoir c’est que j’en ai fait ce qu’il est parce que je le désirais.
Avec une nonchalance étudiée, le Maître se leva de son fauteuil et dirigea son long corps vers une fenêtre cachée par un lourd rideau de velours. Le bout de ses doigts galopa distraitement sur toute la longueur du doux tissu, où les ombres ne cessaient de se mouvoir en d’ambitieuses arabesques, et tout d’un coup son visage l’air rêveur.
- Adviennent donc les dernières de tes interrogations.
» Les Eléments de la Nature sont ce dont tu as déjà entendu parler. L’Eau, le Feu, la Terre et l’Air sont l’essence même de toute vie. Cela est la version que chacun sait. A présent, je vais t’en enseigner une autre, très différente, et plus difficile à admettre : c’est le contenu de la leçon théorique dont j‘ai fait part à ceux qui sont venus avant toi.
Il fit une pause, et prit le temps d’admirer la flamme scintillante d’une bougie avant de reprendre d’une voix lente, douce teintée de mystère.
- Certes, ils sont l’essence de toute vie, mais ils ne sont pas que cela. Ils sont avant tout des esprits du Bien, des esprits anciens et puissants.
» Au temps où la Terre n’était qu’un désert partagé entre anges et démons, une troisième espèce apparut, sorte d’étrange mélange de fluides magiques et d’essences vitales tirés des deux clans ennemis. D’abord de forme incertaine, elle s’est modelée au fil du temps, et ce qui était au départ une boule d’énergie pure et dotée d’une certaine intelligence, s’est scindée en quatre parties.
Le Maître planta son regard dans celui de son élève, puis continua, la voix emplie de sensualité.
- Chaque partie de ce tout avait un pouvoir particulier, un don qui lui était propre, et en se combinant, elles se sont découvert la capacité de donner la vie. Le Feu avait donné la lumière, chassant les anges et les démons ; l’Eau et la Terre y avaient apporté la vie ; et L’Air avait apaisé la fournaise qui régnait sur le Monde.
» Mais, non contents de voir les œuvres précieuses qu’ils avaient créés en commun, ses esprits se battaient les uns contre les autres afin d’obtenir le pouvoir. Jusqu’au jour où leur querelle faillit réduire en cendre le fruit de leur travail commun. Alors ils décidèrent de se séparer et d’enfouir leurs dons au plus profond d’eux-mêmes afin que plus jamais, ils ne puissent s’en servir pour se battre : c’est ainsi que naquirent les réceptacles. Des êtres mortels – humains –, à qui ils ont donné la capacité de se multiplier afin de peupler le Monde, et parmi lesquels – quatre d’entre eux – ils se sont enfouis.
Piqué d’amusement, le Maître sourit derrière son masque.
- Voilà donc ce que sont les humains : les enveloppes tendres, variées, et encore non utilisés des Eléments. Il y a maintenant des milliards d’années que ces êtres se cachent dans différents corps afin de ne plus jamais se rencontrer et risquer de détruire ce monde par la violence, car celui qui les réunirait, aurait sur le monde un pouvoir illimité sur toute vie existante. Un pouvoir que beaucoup de ma connaissance tueraient pour obtenir…
Pendant de longues minutes, le Maître laissa à Elizia le temps de se recentrer et d’assimiler tout ce qu’il venait d‘entendre, attendant patiemment qu’il mette le doigt sur ce qui criait d’évidence.
- Je vois… Cependant quelque chose ne va pas.
- Vraiment?
Elizia souleva un sourcil agacé, visiblement, il n’appréciait pas le ton ironique.
- Oui, vraiment. Vous n’avez parlé que de quatre Eléments, mais vous avez convoqué cinq personnes.
Pendant un temps, le regard d’ébène affronta le regard de glace. Si on lui avait posé la question, Elizia aurait juré que des étincelles avaient crépité dans l’air.
- Effectivement. Bonne déduction mon cher. Tu as mis le doigt sur le détail criant de l’histoire, car c’est précisément là que tu interviens.
Les yeux du jeune homme se plissèrent sous ses sourcils froncés.
- C’est-à-dire?
- C’est-à-dire…
Crochetant son regard au sien dans une étouffante étreinte visuelle, le Maître ondula des hanches vers lui dans une démarche des plus hypnotiques, perforant son âme d’une sensualité plus effilée qu’une lame de rasoir. Puis onctueuse et lente, la voix de l’homme masqué se coula au creux du cou du baron.
- C’est-à-dire que tu vas me servir d’incubateur, petit homme. Voilà quel est ton rôle, ton pouvoir particulier. Tu n’es pas un Elément, les autres ont déjà ce statut. Eux, je les ai cherchés pendant de longs millénaires, en utilisant de multiples ruses et parvenant, après d’interminables recherches, à retracer leur parcours. Ils m’ont donné bien du fil à retordre, mais je suis parvenu à les tromper, puis à les réunir ici-même. Jamais, ils ne s’en sortiront vivant. Mais toi…
Figé sur son fauteuil comme une mouche prise dans de la colle, Elizia se tenait prisonnier de l’emprise qu’exerçait sur lui la douceur venimeuse de sa voix, le corps totalement pétrifié par l’éclat irisé de ces pupilles qui l’attiraient comme dans un tourbillon, et par le contact brûlant du visage d’albâtre penché sur le sien qui frôlait sa joue par intermittences. Il ne pouvait pas esquisser un seul mouvement pour se dégager. Il était coincé.
- Toi en revanche…Elizia Von Waldorf…Tu n’es qu’un homme ordinaire qui a un jour eu le tort de me jeter hors de ta couche. Mais comme je veux te donner une dernière chance de te faire pardonner, je t’accorde l’honneur d’être mon Réceptacle. Tu seras celui qui restera à mes côtés pour l’éternité et qui donnera la vie à mon héritier lorsque j’aurai en moi tous les pouvoirs!
D’un seul mouvement, l’homme retira son masque, et exposa son visage à la lumière des bougies, révélant au jeune homme l’horrible vérité.
Les yeux écarquillés par l’horreur, Elizia émit un cri de stupeur et banda les muscles pour se libérer de l’étreinte du Maître lorsqu'il les entraina tous deux vers le lit.